Un opérateur public qui joue plus que sa part
Au Cameroun, le mobile ne se résume pas à deux grands acteurs privés. Derrière la bataille commerciale, il y a aussi une question d’équilibre national : qui porte la couverture dans les zones moins rentables, qui transporte le trafic, et qui peut encore investir sans dépendre entièrement des géants du marché ? Dans cette équation, Camtel reste un acteur d’infrastructure avant d’être un vendeur de cartes SIM.
La société publique conserve une place centrale dans les réseaux fixes, la fibre optique et le transport des données. L’ART rappelle d’ailleurs que le transport du trafic est assuré principalement par l’opérateur historique, avec un réseau national de fibre optique proche de 12 000 km et plusieurs points d’atterrissement de câbles sous-marins. Autrement dit, même quand le marché de détail est dominé par d’autres, une partie de l’ossature reste dans ses mains.
Ce que Camtel met sur la table
La nouvelle étape annoncée jeudi 18 septembre concerne le projet Mobile Network Expansion, ou MNE. Camtel dit avoir reçu une deuxième vague d’équipements destinée à accélérer le déploiement de son réseau mobile. Le programme prévoit 245 nouveaux sites, à ajouter à 473 sites déjà existants, ainsi que la décongestion de 122 sites.
Le chantier ne se limite pas aux antennes. Il comprend aussi le renforcement des capacités de transport des boucles métropolitaines, l’extension des ateliers d’énergie, la modernisation du système de facturation et le développement de nouvelles capacités d’innovation, notamment autour du cloud computing. En langage simple, Camtel cherche à faire circuler davantage de trafic, à stabiliser l’alimentation électrique des équipements, et à rendre son offre commerciale plus solide.
Le site de couverture mobile de l’opérateur affichait récemment 469 sites en ligne, ce qui montre qu’un suivi technique est déjà en place et que la montée en charge est en cours. La nouvelle livraison doit donc servir autant à étendre la carte du réseau qu’à soulager des zones déjà saturées.
Une stratégie financée et déjà engagée
Ce mouvement s’appuie sur un financement syndiqué de 44,884 milliards FCFA, finalisé en janvier 2026 avec Commercial Bank-Cameroun comme chef de file. Le montage financier a complété une première convention de 20 milliards FCFA, ce qui donne une enveloppe totale de 44,884 milliards FCFA pour la première phase du projet MNE.
Ce point compte. Dans les télécommunications, l’argent ne finance pas seulement des pylônes. Il paie aussi la densification du réseau, la maintenance, les systèmes informatiques, les opérations d’énergie et les capacités de transport. Sans cet ensemble, la couverture progresse sur le papier mais pas dans l’usage quotidien des abonnés.
Camtel a aussi multiplié les signaux d’ouverture technique. En décembre 2025, l’entreprise a annoncé un partenariat stratégique de trois ans avec Ethio Telecom autour de l’évolution des réseaux 4G et de la préparation de la 5G. En parallèle, elle dispose depuis 2022 d’un accord d’itinérance nationale avec MTN Cameroon, lancé sur plus de 200 sites, pour permettre à ses abonnés d’accéder au réseau de MTN dans les zones où Camtel n’était pas encore présente.
Pourquoi la course reste difficile
Le marché camerounais des communications électroniques est très concentré. L’Observatoire 2024 de l’ART fait état de plus de 31,5 millions d’abonnements mobiles actifs, de revenus mobiles atteignant 631 milliards FCFA, et d’un chiffre d’affaires global du secteur de 1 022 milliards FCFA. Mais cette croissance profite surtout aux deux leaders du marché, Orange Cameroun et MTN Cameroon.
Dans ce paysage, Camtel reste loin derrière. Selon l’ART, l’opérateur public comptait 2,089 millions d’abonnements mobiles actifs à fin 2024, contre 15,674 millions pour Orange et 13,752 millions pour MTN. Sa part de revenu dans le mobile s’élevait à 2,67 % seulement, soit environ 16,85 milliards FCFA sur 630,99 milliards FCFA.
La comparaison dit l’essentiel. Camtel n’est pas aujourd’hui le moteur commercial du mobile au Cameroun. En revanche, il peut redevenir un acteur plus visible si l’investissement tient ses promesses. Pour les usagers, l’enjeu est concret : plus de couverture dans les chefs-lieux, les zones périurbaines et certains espaces ruraux, moins de coupures, et une qualité de service plus stable. Pour les entreprises, cela signifie une meilleure circulation des données et, à terme, une base plus robuste pour les services numériques.
L’autre enjeu est institutionnel. Le Cameroun s’inscrit dans l’espace CEMAC, où la souveraineté numérique passe aussi par la capacité à contrôler les infrastructures critiques. Dans cette logique, un opérateur public qui transporte le trafic, héberge des services et porte une partie de la couverture nationale n’est pas un simple concurrent de plus. Il devient un instrument de politique publique et de résilience économique.
Ce que cette accélération change à l’échelle régionale
Le dossier Camtel dépasse le seul marché camerounais. Il raconte une tendance plus large en Afrique centrale : des opérateurs historiques cherchent à se réinventer face à des marchés déjà dominés par des groupes privés puissants, tout en restant utiles sur les segments où l’investissement est le plus lourd. Cette tension entre mission de service public et rentabilité commerciale traverse plusieurs pays de la sous-région.
Le Cameroun garde donc un rôle d’observation intéressant. Si le MNE améliore réellement la densité du réseau, la qualité de service et la couverture dans les zones moins servies, il pourrait offrir un cas de figure suivi de près dans la CEMAC. Mais le vrai test viendra sur le terrain : installation des sites, disponibilité de l’énergie, stabilité du backhaul, qualité de la facturation et vitesse réelle ressentie par les abonnés.
À court terme, l’enjeu n’est pas de savoir si Camtel peut battre Orange ou MTN sur le volume d’abonnés. L’enjeu est plus stratégique : peut-il redevenir un levier crédible de couverture nationale et de souveraineté numérique, dans un secteur où la demande explose et où la bataille se joue autant sur la fiabilité du réseau que sur le prix ?