Quand une star marocaine revient devant la justice française
À Rabat comme dans d’autres villes marocaines, le nom de Saad Lamjarred évoque à la fois une carrière musicale massive et une affaire judiciaire qui s’étire depuis près de dix ans. Le chanteur marocain, l’une des figures les plus connues de la pop arabophone, rouvre cette semaine un dossier qui dépasse largement le seul fait divers. Il touche à l’image publique d’un artiste, au traitement judiciaire des violences sexuelles et à la manière dont un procès très médiatisé se lit des deux côtés de la Méditerranée.
Le cadre est français, mais l’écho est marocain. En Afrique du Nord, les trajectoires d’artistes, de sportifs ou d’influenceurs circulent vite entre Casablanca, Rabat, Paris et les capitales du Golfe. Lorsqu’un nom aussi exposé entre dans une procédure criminelle, l’affaire se lit aussi en termes de réputation, de confiance dans la justice et de rapport entre notoriété et responsabilité. Dans cette région, où les publics suivent de près les carrières transnationales, le procès d’appel du chanteur marocain prend ainsi une dimension sociale qui dépasse le seul prétoire.
Un appel attendu après une condamnation lourde
L’audience s’ouvre le jeudi 17 septembre 2026 à Créteil, devant la cour d’assises d’appel du Val-de-Marne. Elle doit se poursuivre jusqu’au 25 septembre. Le dossier avait déjà été reporté une première fois, après une audience initialement annoncée pour juin 2025, afin de permettre des investigations supplémentaires. La tenue à huis clos est jugée probable, à la demande de la partie civile, pour préserver la sérénité des débats.
Saad Lamjarred comparaît libre sous contrôle judiciaire. Il conteste les faits et maintient sa ligne de défense depuis le début de la procédure. En 2023, la cour d’assises de Paris l’a condamné à six ans de prison pour viol et violences aggravées, après avoir retenu qu’il avait agressé une jeune femme rencontrée en boîte de nuit en octobre 2016 puis dans une chambre d’hôtel parisienne. À l’époque, l’artiste avait reconnu une altercation physique, mais pas la relation sexuelle qui lui était reprochée.
Le dossier remonte à la nuit du 25 au 26 octobre 2016. La plaignante, âgée de 20 ans à l’époque, avait dit avoir rencontré le chanteur dans une boîte de nuit parisienne avant de le suivre à l’hôtel. Les comptes rendus du procès initial ont rappelé qu’elle décrivait des violences et un viol, tandis que l’accusé soutenait une autre version des faits. En février 2023, la justice française a tranché en première instance dans un sens défavorable au chanteur marocain.
Le procès d’appel ne réécrit pas le passé. Il le rejoue selon les règles de la justice criminelle française, avec une nouvelle formation de la cour et un nouvel examen des preuves. Pour la partie civile, l’enjeu est de faire confirmer la condamnation. Pour la défense, l’objectif est d’obtenir une lecture différente du dossier. Dans ce type d’affaire, la mémoire des faits, les expertises, les témoignages et les contradictions éventuelles pèsent souvent plus que le vacarme médiatique.
Ce que cette affaire dit du Maroc, de la France et de l’espace médiatique
Le dossier Lamjarred s’inscrit dans un espace judiciaire franco-marocain très observé, même si les juridictions restent strictement séparées. Le Maroc suit l’affaire de près, parce que l’artiste y a construit l’essentiel de sa célébrité. La France, elle, traite un crime présumé commis sur son sol, selon ses règles pénales. Ce double regard nourrit une pression particulière, d’autant que l’affaire a déjà provoqué des réactions émotionnelles fortes sur les réseaux sociaux dans le monde arabe.
Cette exposition publique a aussi des effets concrets. Elle peut peser sur la victime présumée, sur la défense, mais aussi sur les fans, les annonceurs et l’industrie musicale qui gravite autour d’un artiste très suivi. Les chiffres disponibles dans les articles de presse montrent une popularité numérique importante, mais l’essentiel, ici, reste ailleurs : un capital de notoriété ne remplace ni une décision de justice ni une procédure équitable. Le procès rappelle surtout que la célébrité ne suspend pas le droit.
L’affaire a aussi connu un épisode parallèle en avril 2026, quand le tribunal correctionnel de Paris a condamné plusieurs personnes pour tentative d’extorsion contre le chanteur. Selon les comptes rendus de presse, il leur était reproché d’avoir réclamé trois millions d’euros en échange du retrait de la plainte et de l’absence de témoignage de la plaignante devant les assises. La principale intéressée a, elle, été relaxée dans ce dossier distinct. Cet épisode a ajouté une couche de complexité à une procédure déjà longue.
La trajectoire judiciaire du chanteur ne se limite pas non plus à Paris. Il a récemment été condamné à cinq ans de prison par la cour d’assises du Var pour le viol d’une jeune femme en 2018, près de Saint-Tropez, et a fait appel. Ce second dossier rappelle que la cour d’appel de Créteil ne juge pas un épisode isolé mais s’inscrit dans une séquence judiciaire plus large, suivie de près par les médias marocains et internationaux.
Pour le public marocain, cette affaire raconte aussi quelque chose de la circulation des figures culturelles entre l’Afrique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient. Un artiste peut devenir une icône continentale, remplir les écrans, et en même temps rester justiciable d’un autre État. Ce n’est pas une exception. C’est la réalité d’un espace culturel transnational où la renommée voyage plus vite que les procédures.
Une audience à suivre au-delà du seul verdict
L’intérêt du procès en appel tient donc moins au seul résultat qu’aux signaux qu’il enverra. En France, il dira comment une cour réexamine un dossier de viol très médiatisé, avec une victime présumée, une défense combative et une pression médiatique constante. Au Maroc, il nourrira encore le débat sur la place des célébrités dans l’espace public, sur la réception des violences sexuelles et sur la façon dont la justice est regardée quand elle concerne un nom très connu.
À l’échelle régionale, l’affaire rappelle aussi que la circulation des artistes marocains dans l’espace francophone et arabe s’accompagne d’une responsabilité accrue. Les carrières sont désormais continentales, les audiences le sont presque aussi. Ce que dira la cour d’assises d’appel de Créteil comptera donc bien au-delà du Val-de-Marne : pour les proches de la plaignante, pour la défense du chanteur, mais aussi pour un public marocain qui suit, depuis des années, une procédure devenue l’une des plus scrutées de sa génération musicale.