Quand la drogue cesse d’être un simple passage, la société paie le prix

À Nouakchott comme à Nouadhibou, la question n’est plus seulement policière. Elle touche désormais la famille, le voisinage et la sécurité du quotidien. En Mauritanie, plusieurs signaux récents montrent que les stupéfiants ne circulent plus seulement sur des axes de transit : ils alimentent aussi des consommations locales, avec des conséquences sociales plus visibles.

Cette évolution oblige Nouakchott à regarder son problème sans se raconter d’histoires. Le pays se trouve à la croisée du Sahel, de l’Atlantique et du Maghreb, un espace où les trafics changent vite de forme. La Mauritanie est aussi engagée dans des cadres de coopération qui comptent, notamment avec l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, et dans une logique régionale de sécurité qui dépasse ses frontières.

Des faits récents qui ont accéléré l’inquiétude

Le 27 août 2026, le Conseil des ministres mauritanien a adopté un projet de loi relatif à la lutte contre les stupéfiants et les substances psychotropes. Le texte élargit les incriminations à la production, à la détention, à la culture, au trafic et aux structures criminelles qui organisent ces activités. L’objectif affiché est de moderniser un dispositif national jugé insuffisant face à l’évolution des réseaux.

Quelques semaines plus tôt, les autorités avaient déjà multiplié les coups de filet. À Nouakchott, la gendarmerie a annoncé, le 15 septembre 2026, l’arrestation de huit personnes, dont un étranger, avec la saisie de plus d’un kilogramme de « pierre noire », d’alcools traditionnels et de pilules psychotropes. Selon les forces de sécurité, les personnes interpellées se répartissaient entre vente, distribution et consommation.

Le même mouvement apparaît dans d’autres opérations récentes à Nouakchott et dans l’intérieur du pays. En août, des réseaux de trafic de drogues et de substances psychotropes ont aussi été démantelés à Nouakchott-Ouest et à Akjoujt, avec plusieurs arrestations. Ces annonces répétées dessinent un même constat : les services de sécurité ne parlent plus seulement d’interceptions ponctuelles, mais d’implantation de petits réseaux dans les villes.

La réponse publique ne se limite pas à la répression. En 2026, la Mauritanie a lancé sa première stratégie nationale intégrée et multisectorielle de santé mentale et de lutte contre les addictions pour 2026-2030. Le gouvernement parle aussi de réhabiliter et de mieux prendre en charge les personnes dépendantes. Cela indique un changement de méthode : la dépendance n’est plus traitée seulement comme une infraction, mais aussi comme une question de santé publique.

Pourquoi le phénomène s’installe

Les causes évoquées par les chercheurs et les responsables sécuritaires se rejoignent sur un point : la vulnérabilité sociale compte. Le chômage, la précarité urbaine, l’anonymat des grands quartiers et la désagrégation de certains repères familiaux forment un terrain favorable. Les autorités mauritaniennes elles-mêmes ont reconnu que les drogues participent à l’augmentation d’autres formes de criminalité.

Il y a aussi un élément structurel : la position géographique du pays. Les routes de trafic en Afrique de l’Ouest ont longtemps servi de voie de transit vers l’Europe, en particulier pour la cocaïne venue d’Amérique du Sud. Les travaux de l’ONUDC montrent que l’Afrique de l’Ouest reste une zone de transit majeure, tandis que les saisies d’opioïdes pharmaceutiques se concentrent fortement en Afrique de l’Ouest et du Centre. Autrement dit, la Mauritanie évolue dans un environnement régional exposé à plusieurs marchés en même temps.

La nouveauté, à en croire les autorités mauritaniennes, est que la drogue ne traverse plus seulement le territoire. Elle commence à irriguer une demande locale. C’est là que le sujet devient plus sensible encore. Quand le marché intérieur se développe, les effets dépassent la police : la famille, l’école, les quartiers populaires, les petits commerces et les services de santé sont touchés en cascade.

Dans ce contexte, la lecture mauritanienne du dossier est plus nuancée qu’une simple lutte contre le trafic. Le gouvernement cherche à combiner prévention, répression, coopération judiciaire et traitement des addictions. Cette approche paraît d’autant plus nécessaire que la loi de 1993, souvent jugée obsolète, ne couvrait plus correctement les formes actuelles de trafic, de précurseurs et d’organisation criminelle.

Un dossier mauritanien, mais aussi sahélien et atlantique

La portée dépasse largement Nouakchott. Sur le plan sécuritaire, la Mauritanie se situe dans un couloir où se croisent contrebande, migration irrégulière, trafics divers et circulation d’armes. Sur le plan politique, la coopération avec l’ONUDC et les dispositifs de sécurité régionaux vise à empêcher que le territoire ne devienne un maillon durable de distribution, et plus seulement un espace de passage.

Le choix d’insister sur la prévention chez les jeunes n’est pas anodin. Il rejoint une préoccupation continentale : les données de l’ONUDC indiquent que la majorité des personnes traitées pour des troubles liés à l’usage de drogues en Afrique ont moins de 35 ans. En clair, la question de la drogue se mêle à celle du capital humain, de l’école, de l’emploi et de la santé mentale.

La Mauritanie est donc face à un triple défi. D’abord, fermer les circuits de distribution les plus visibles dans les villes. Ensuite, empêcher que les consommations locales ne s’installent durablement. Enfin, éviter que le dossier ne soit traité uniquement sous l’angle sécuritaire, car les réseaux s’adaptent vite quand la demande sociale reste intacte. C’est ce fragile équilibre que devront suivre les prochains mois, entre l’application du projet de loi, la montée en puissance de la stratégie santé mentale-addictions et la coordination avec les partenaires régionaux.