Un dossier judiciaire qui dépasse le seul sort d’un journaliste
À Yaoundé, l’affaire Martinez Zogo n’est plus seulement celle d’un enlèvement suivi d’un meurtre. Elle est devenue un test pour la justice militaire camerounaise, pour la transparence des enquêtes sensibles et pour la capacité de l’État à répondre, sans zone d’ombre, quand des soupçons visent des circuits de pouvoir. Depuis la disparition de l’animateur d’Amplitude FM, le débat public camerounais reste suspendu à une question simple et lourde : qui a ordonné quoi, et jusqu’où les preuves ont-elles été conservées ?
Le contexte compte autant que le dossier lui-même. Le Cameroun est un État d’Afrique centrale, membre de la CEMAC, où les affaires judiciaires touchant des responsables de sécurité, des hommes d’affaires ou des personnalités proches du sommet de l’État sont suivies avec attention bien au-delà de Yaoundé. Dans ce type de procédure, la question n’est pas seulement pénale. Elle touche aussi à la confiance dans les institutions, à la liberté d’informer et à la lisibilité de la chaîne de commandement.
Ce que le 35e témoin a apporté à l’audience
Mardi 15 septembre 2026, devant le tribunal militaire de Yaoundé, le lieutenant-colonel Dieudonné Bialo, chef du service central des recherches judiciaires de la gendarmerie nationale, a été présenté comme le 35e témoin de l’accusation. Il a expliqué que son service s’était saisi du dossier après la découverte du corps de Martinez Zogo, puis a détaillé les investigations menées sur les téléphones saisis, les données numériques, les relevés d’appels et certains échanges sur messagerie.
Selon le témoignage rapporté à l’audience, ces vérifications n’ont pas permis de confirmer l’existence, dans les appareils exploités, d’une vidéo montrant les tortures infligées à l’animateur. Le témoin a affirmé n’avoir pas vu cette séquence dans les téléphones examinés, y compris ceux de l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga et du lieutenant-colonel Justin Danwe, tous deux renvoyés devant la juridiction militaire dans ce dossier. Il a toutefois laissé entendre qu’un appareil contenant cette pièce clé aurait pu être soustrait aux enquêteurs.
Le même témoin a aussi soutenu que, dans les investigations administratives et judiciaires conduites par ses services, des noms régulièrement évoqués dans le débat public — notamment ceux du secrétaire général de la présidence, du ministre des Finances et du ministre de la Justice — n’apparaissaient pas dans les éléments qu’il a présentés. Cette précision ne ferme pas le dossier politique. Elle dit surtout la limite d’un témoin : il parle de ce qu’il a trouvé, pas de tout ce qui a pu exister ailleurs, ni de tout ce qui a pu disparaître.
Une affaire née d’un enlèvement, amplifiée par les écrans
Martinez Zogo, de son vrai nom Arsène Salomon Mbani Zogo, avait été enlevé le 17 janvier 2023 à Yaoundé, puis retrouvé mort le 22 janvier 2023 à Ebogo III, dans les environs de la capitale. Les premières dépêches ont décrit un corps mutilé, cinq jours après la disparition d’un journaliste très connu pour ses prises de parole contre la corruption et les abus présumés de pouvoir. Les réactions d’organisations professionnelles et de médias internationaux ont aussitôt donné à l’affaire une dimension nationale et régionale.
L’enquête judiciaire a ensuite débouché sur le renvoi de 17 accusés devant le tribunal militaire de Yaoundé. Parmi eux figurent d’anciens cadres de la DGRE, le service de contre-espionnage, ainsi que Jean-Pierre Amougou Belinga et Stéphane Martin Savom. L’instruction a ainsi donné au dossier une portée institutionnelle rare, parce qu’elle a placé au cœur des débats des membres d’un appareil sécuritaire d’État et des acteurs civils influents.
Le procès s’est ouvert le 25 mars 2024 au tribunal militaire de Yaoundé après plus d’un an d’instruction, mais les débats de fond n’ont réellement pris leur rythme qu’à partir du 1er septembre 2025, selon la chronologie de l’audience rapportée depuis la salle. Le dossier a ensuite franchi plusieurs étapes techniques, dont la projection, en 2026, d’images attribuées aux sévices subis par le journaliste. Cela montre que la bataille judiciaire se joue aussi sur les traces numériques, les pièces manquantes et la circulation des preuves.
Les enjeux concrets : preuve numérique, responsabilité et crédibilité publique
La question du téléphone introuvable est centrale, parce qu’un appareil peut contenir des conversations, des images, des métadonnées et parfois une chronologie plus fiable que les témoignages. Dans une affaire de torture et d’enlèvement, la preuve numérique peut aider à relier les exécutants, les intermédiaires et les éventuels donneurs d’ordre. Mais si un support disparaît, la chaîne probatoire s’affaiblit. C’est ce vide que le témoin Bialo a mis en lumière, volontairement ou non.
Pour les familles de la victime, l’enjeu est d’abord la vérité judiciaire. Pour les avocats de la défense, il s’agit de contester la solidité des indices, la lecture des téléphones et l’interprétation des messages. Pour l’État camerounais, le dossier engage aussi l’image de la justice militaire, souvent critiquée quand elle traite des affaires où se croisent sécurité, politique et médias. Dans un pays où la presse enquête sur les finances publiques et les réseaux d’influence, le traitement de cette affaire dira beaucoup de la place réelle donnée au contre-pouvoir médiatique.
Il faut aussi mesurer l’effet sur l’opinion. Depuis 2023, le dossier Martinez Zogo est suivi au Cameroun comme un miroir des tensions entre pouvoir, renseignement, hommes d’affaires et espace public. L’audience du 15 septembre n’a pas clos les interrogations ; elle a au contraire rappelé que l’absence d’une preuve matérielle peut nourrir autant les hypothèses que les certitudes, surtout quand le nom de personnalités d’État circule dans la conversation publique sans être confirmé par tous les volets du dossier.
Une affaire camerounaise, un signal régional
À l’échelle de l’Afrique centrale, ce procès sera observé bien au-delà du Cameroun, parce qu’il touche à une question partagée : comment juger, de façon crédible, des crimes impliquant des cercles de sécurité ou des figures économiquement puissantes ? La CEMAC n’a pas de compétence judiciaire dans ce type de dossier, mais la circulation de l’information, elle, est régionale. Les radios, les journaux en ligne et les organisations de défense des droits humains suivent chaque audience comme un indicateur de gouvernance.
La suite du procès dira si la justice peut reconstituer ce que les téléphones n’ont pas livré, ou ce qu’un appareil aurait pu retenir puis perdre. Elle dira aussi si les débats sur les commanditaires restent dans le champ des hypothèses ou franchissent un nouveau seuil probatoire. Pour l’heure, l’audience du 15 septembre a surtout confirmé une chose : dans l’affaire Martinez Zogo, la vérité judiciaire avance par fragments, et chaque fragment compte.