Un procès qui dit plus qu’un crime

À Yaoundé, l’affaire Martinez Zogo dépasse depuis longtemps la seule recherche des auteurs d’un assassinat. Elle met au centre du débat la manière dont l’État camerounais enquête quand des services sensibles, des responsables publics et des acteurs médiatiques se retrouvent dans la même procédure. Dans un pays où les audiences du tribunal militaire sont suivies de près, chaque audition pèse désormais sur la crédibilité de la justice autant que sur la vérité des faits.

Le dossier s’inscrit aussi dans un contexte régional précis. Le Cameroun appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui regroupe six États et dont plusieurs institutions sont installées à Yaoundé. Cette place institutionnelle donne à chaque affaire sensible un retentissement qui dépasse la seule scène nationale, surtout lorsqu’il est question de sécurité, de renseignement et de confiance dans les institutions.

Ce que le témoin a confirmé devant les juges

La séquence judiciaire la plus récente a porté sur le colonel Jean-Pierre Otoulou, présenté comme le 34e témoin du dossier. À la barre, il a défendu la méthode de son enquête et a soutenu disposer d’éléments sur les démarches de Bruno Bidjang, alors collaborateur de l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, pour s’informer sur les investigations le concernant. La défense de l’un des ayants droit de Martinez Zogo y voit une tentative d’ingérence dans une procédure déjà sous tension.

Le même témoin a été longuement interrogé sur les suites données à l’enquête ouverte après la découverte du corps du journaliste. Les débats ont rappelé que le dossier a connu de nombreux détours procéduraux avant l’ouverture du procès, le 25 mars 2024, au tribunal militaire de Yaoundé. Les débats de fond n’ont commencé que le 1er septembre 2025, preuve d’un calendrier judiciaire étiré par la complexité du dossier et les contestations de la défense.

Dans les échanges rapportés devant le tribunal, le lieutenant-colonel Justin Danwe a reconnu avoir planifié la filature, l’enlèvement et la torture de Martinez Zogo. Il a aussi indiqué avoir constitué des équipes opérationnelles avec des éléments de la DGRE, tout en laissant entendre qu’il avait reçu des ordres. De l’autre côté, les avocats de Léopold Maxime Eko Eko contestent cette version et soutiennent qu’aucun ordre de mission ni financement n’établit une chaîne hiérarchique claire.

Une affaire qui touche l’appareil d’État et l’espace public

Le cœur du dossier reste grave. Martinez Zogo, de son vrai nom Arsène Salomon Mbani Zogo, a été enlevé le 17 janvier 2023 à Yaoundé, puis retrouvé mort quelques jours plus tard, au nord-est de la capitale, avec des traces de sévices. Le procès renvoie en jugement dix-sept accusés, parmi lesquels figurent l’ancien patron de la DGRE Léopold Maxime Eko Eko, l’ex-directeur des opérations Justin Danwe, l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga et Stéphane Martin Savom. Ces éléments ont été confirmés par des sources judiciaires et recoupés par la presse internationale.

Au-delà des personnes mises en cause, l’affaire pose une question simple : qui contrôle quoi, et avec quelles garanties ? Quand un journaliste connu pour ses critiques des puissants est enlevé puis tué, ce sont aussi les frontières entre pouvoir politique, renseignement, médias privés et justice militaire qui apparaissent au grand jour. Pour les Camerounais, le dossier est donc aussi un test de lisibilité de l’État. Pour les familles, les journalistes et les acteurs judiciaires, il devient un signal sur la capacité du système à documenter ses propres zones d’ombre.

Le profil de Martinez Zogo explique en partie cette résonance. À la tête de l’émission « Embouteillages », sur Amplitude FM, il dénonçait régulièrement les détournements présumés, les marchés fictifs et les abus de pouvoir. Son assassinat a donc frappé un espace public déjà traversé par les tensions autour de la liberté d’expression, de la dénonciation des élites et de la sécurité des professionnels des médias. Dans ce contexte, chaque témoignage au tribunal n’est pas seulement une étape de procédure ; il redessine aussi la mémoire d’un fait qui a marqué le pays.

Ce que le Cameroun regarde, et ce que la région observe

La portée de cette affaire dépasse le Cameroun. Dans l’espace CEMAC, où circulent les personnes, les biens et les capitaux, la stabilité institutionnelle dépend aussi de la confiance dans les administrations, les forces de sécurité et les mécanismes de justice. Un procès de cette nature, conduit dans la capitale politique camerounaise, devient ainsi un indicateur de gouvernance pour toute l’Afrique centrale.

La suite du dossier sera donc scrutée à deux niveaux. D’abord, sur le plan judiciaire, avec la poursuite des auditions, les confrontations entre témoins et accusés, et la solidité des preuves retenues. Ensuite, sur le plan institutionnel, avec une question plus large : le tribunal militaire de Yaoundé parviendra-t-il à produire une vérité judiciaire lisible, compréhensible et durable dans une affaire où se croisent médias, renseignement et pouvoir ? C’est de cette réponse que dépendra, en grande partie, la portée symbolique du procès dans le pays et au-delà.