Une compétence de base qui pèse bien au-delà de l’école
Le 8 septembre, la Journée internationale de l’alphabétisation a rappelé une évidence souvent sous-estimée : lire et écrire ne relèvent pas seulement de la classe, mais de l’accès au travail, aux droits et à la vie publique. En 2026, l’édition célébrée par l’UNESCO est placée sous le thème « Literacy for people, the planet and prosperity », une formule qui dit bien le glissement actuel : l’alphabétisation est désormais pensée comme un outil social, économique et civique, pas comme un simple indicateur scolaire.
Dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne, cette question touche aussi l’organisation des économies locales. Une grande partie des emplois y reste informelle, ce qui veut dire sans contrat stable, sans protection sociale suffisante et avec peu de marges pour se former au fil de la vie professionnelle. L’Organisation internationale du Travail rappelle que huit travailleurs sur dix en Afrique occupent un emploi informel, et que la région concentre la part la plus élevée au monde.
Des progrès réels, mais une base qui s’élargit plus vite que les réponses publiques
Les données de l’UNESCO montrent une amélioration sur le long terme. En Afrique subsaharienne, le taux d’alphabétisation des adultes est passé d’environ 65 % en 2015 à près de 69 % en 2024. Mais cette progression n’a pas suffi à réduire le nombre d’adultes qui ne maîtrisent pas les compétences de base. Au contraire, ce nombre est monté à 225 millions en 2025, en raison de la croissance démographique. Autrement dit, la région avance, mais le défi avance aussi.
Le constat est encore plus net si l’on élargit la focale. À l’échelle mondiale, les adultes et jeunes sans compétences minimales restent très nombreux, même si la moyenne progresse. L’UNESCO rappelle aussi que l’alphabétisation est un droit fondamental, parce qu’elle conditionne l’accès à d’autres droits et à une participation pleine à la société.
Le cas africain est donc moins celui d’un échec figé que celui d’un système qui peine à suivre le rythme des naissances, des mobilités et de l’urbanisation. La question n’est pas seulement de scolariser davantage d’enfants. Elle consiste aussi à maintenir les adultes dans des parcours d’apprentissage, y compris après la sortie du système scolaire.
Quand l’alphabétisation devient une politique économique
Le lien avec l’emploi est direct. La Banque mondiale estime que l’enseignement de base universel pourrait, à terme, doubler le produit intérieur brut par habitant et ajouter environ 1,4 point de croissance annuelle sur les cinquante prochaines années en Afrique subsaharienne. Son message est clair : sans compétences fondamentales, la productivité stagne, et la croissance démographique ne se transforme pas automatiquement en dividende économique.
Cette lecture rejoint celle de l’OIT. Dans une économie dominée par les petits métiers, les activités familiales, le commerce de rue et les services de proximité, savoir lire une notice, remplir un formulaire, comprendre un devis ou tenir une comptabilité minimale change déjà le rapport au revenu. L’alphabétisation n’est donc pas seulement une affaire d’école. Elle conditionne la capacité à entrer dans une activité plus stable, à se déplacer dans le système administratif et à négocier avec le marché.
Cette réalité explique pourquoi plusieurs États africains relient désormais l’alphabétisation à d’autres objectifs publics. En Mauritanie, le ministère de l’Éducation inscrit l’alphabétisation dans le programme national de développement du secteur de l’éducation 2023-2030, présenté comme une approche globale associant qualité, équité et gouvernance. Le pays a aussi réaffirmé la place de l’alphabétisation dans sa réforme de l’école républicaine.
Au Bénin, les autorités mettent en avant l’alphabétisation en langues nationales. Cette orientation part d’un principe simple : apprendre à lire dans une langue maîtrisée facilite l’appropriation des contenus, surtout dans les zones où le passage immédiat au français peut créer une distance avec les publics adultes. La présidence béninoise a aussi mentionné la promotion de l’alphabétisation et de l’éducation des adultes parmi les chantiers du pays.
Le poids des inégalités de genre et des finances publiques
La fracture n’est pas seulement territoriale ou sociale. Elle est aussi genrée. Les données compilées par la Banque mondiale indiquent qu’en Afrique subsaharienne 38 % des femmes de plus de 15 ans ne savent ni lire ni écrire, contre 25 % des hommes. Cette différence a des effets concrets sur la santé familiale, l’accès aux revenus, la capacité à utiliser les services publics et la participation à la vie locale.
À cela s’ajoute une contrainte budgétaire devenue centrale. En 2024, le service de la dette a représenté 34 % des recettes publiques en Afrique subsaharienne, ce qui réduit les marges pour financer les enseignants, les manuels, les programmes d’adultes et les dispositifs de formation non formelle. La CNUCED estime aussi que des centaines de millions d’Africains vivent dans des pays où le paiement des intérêts de la dette dépasse les dépenses consacrées à l’éducation ou à la santé.
Dans ce contexte, l’alphabétisation devient un choix politique. Les États qui y investissent ne cherchent pas seulement à améliorer leurs statistiques. Ils essaient de consolider leur base fiscale, de réduire la dépendance à l’informel et de donner aux adultes des compétences qui augmentent leur autonomie. C’est aussi ce que sous-entend le nouveau cadrage de l’UNESCO : apprendre à lire dans le monde d’aujourd’hui, c’est aussi apprendre à circuler dans une économie numérisée, dans une administration plus complexe et dans un marché du travail plus instable.
Ce que l’on surveille désormais à l’échelle africaine
La portée continentale du sujet est nette. L’Union africaine et l’UNESCO l’ont déjà intégré dans les cadres de suivi de l’éducation en Afrique, en lien avec l’Agenda 2063. Mais la vraie question reste celle de l’exécution : budgets, formation des encadreurs, production de contenus en langues locales, articulation avec l’emploi, et suivi des adultes sortis trop tôt du système scolaire.
Les prochains arbitrages compteront davantage que les slogans. Dans les pays où l’économie formelle reste étroite, où les jeunes arrivent nombreux sur le marché du travail et où les finances publiques sont sous pression, l’alphabétisation est désormais un instrument de souveraineté sociale autant qu’un objectif éducatif. L’enjeu, pour l’Afrique subsaharienne, n’est plus de célébrer le principe. Il est de faire en sorte que lire, écrire et compter deviennent des droits effectivement disponibles dans la vie quotidienne, de Niamey à Cotonou, de Nouakchott aux capitales régionales du continent.