À Lomé, l’agroécologie change d’échelle

Dans les champs ouest-africains, la question n’est plus seulement de produire davantage. Elle est aussi de tenir sous la pression d’une pluviométrie plus irrégulière, de sols fragilisés et d’exploitations familiales qui restent au cœur de l’emploi rural. C’est dans ce contexte que la CEDEAO a lancé, à Lomé, un nouveau programme régional dédié aux innovations agroécologiques.

Le Togo n’a pas été choisi au hasard. Lomé accueille l’Agence régionale pour l’agriculture et l’alimentation de la CEDEAO, installée dans la capitale togolaise depuis 2013. Le pays sert donc de point d’ancrage à plusieurs mécanismes agricoles régionaux, au moment où l’Afrique de l’Ouest cherche à mieux relier recherche, conseil agricole et politiques publiques.

Un financement régional pour faire circuler les solutions

Le projet de promotion des innovations agroécologiques en Afrique de l’Ouest, ou PIA-AO, a été présenté le vendredi 4 septembre 2026 à Lomé. Son enveloppe atteint 20 millions d’euros, financés à parts égales par l’Agence française de développement et l’Union européenne à travers DeSIRA+, un dispositif européen consacré à la recherche et à l’innovation agricoles.

Selon les informations communiquées lors du lancement, plus de 12 millions d’euros doivent aller directement aux acteurs de terrain. Vingt projets multi-acteurs ont déjà été sélectionnés, pour plus de 12,8 millions d’euros d’accords signés. L’objectif est clair : relier organisations paysannes, ONG, chercheurs, centres de formation et acteurs privés afin de faire passer des pratiques testées localement à une diffusion régionale.

Kanfitin Konlani, directeur exécutif de l’ARAA, a résumé l’enjeu en une formule simple : il faut mettre les innovations agroécologiques à l’échelle pour que davantage d’exploitations en bénéficient et améliorent leur production. Cette logique de mise à l’échelle est au cœur de la politique agricole de la CEDEAO depuis plusieurs années, avec l’appui de l’AFD et de l’Union européenne.

Le Togo, laboratoire et point d’appui

Le Togo bénéficie directement de cette nouvelle phase à travers trois projets locaux, complétés par des actions de renforcement des capacités. Le pays n’en est pas à son premier chantier dans ce domaine. En juin 2019 déjà, la CEDEAO lançait à Lomé plusieurs projets de terrain dans le cadre du Programme agroécologie en Afrique de l’Ouest. En 2022, des projets pilotes de la même agence ont encore été visités dans le pays.

L’enjeu est lourd pour l’économie togolaise. L’agriculture reste l’un des piliers du pays. Elle emploie environ 65 % de la population active, tandis que sa part dans le PIB est estimée à environ un cinquième par la Direction générale du Trésor française et l’OCDE. D’autres synthèses avancent des poids plus élevés, signe que le secteur reste central même si les méthodes de calcul varient.

Cette place économique explique pourquoi les politiques climatiques et agricoles se croisent désormais à Lomé. Le ministère togolais en charge de l’environnement a relancé le processus d’actualisation du Plan national d’adaptation au changement climatique. Sur le terrain, les services météo du pays diffusent aussi des bulletins agro-hydro-météorologiques pour aider les producteurs à suivre les risques liés aux pluies, aux sécheresses et aux fenêtres de semis.

Ce que l’agroécologie change concrètement

L’agroécologie ne désigne pas une formule unique. Elle regroupe des pratiques qui s’appuient davantage sur les équilibres naturels : diversification des cultures, gestion plus fine de l’eau, protection des sols, réduction de la dépendance aux intrants de synthèse, valorisation des savoirs locaux. Dans une région où l’agriculture reste majoritairement familiale, cette approche vise autant la résilience que la productivité.

Pour les producteurs, l’enjeu est immédiat. Les exploitations familiales subissent de plein fouet la variabilité climatique, mais elles disposent aussi d’une marge d’adaptation si les innovations sont accessibles, accompagnées et économiquement viables. Pour les chercheurs et les organisations paysannes, le défi est de sortir du cercle des projets pilotes. Pour les pouvoirs publics, il faut désormais aligner recherche, vulgarisation, financement et cadres réglementaires.

Cette orientation correspond aussi à une lecture régionale défendue par la CEDEAO. Son cadre agricole, l’ECOWAP, place depuis longtemps la sécurité alimentaire, l’emploi rural et la résilience climatique au centre des priorités. Le nouveau programme s’inscrit dans cette continuité, mais avec une méthode plus ouverte : des consortiums multi-acteurs, des projets de terrain et une ambition assumée de diffusion à l’échelle ouest-africaine.

Une portée qui dépasse les frontières togolaises

Au fond, ce lancement dit quelque chose de plus large sur l’Afrique de l’Ouest. La région cherche à transformer une contrainte climatique en agenda d’investissement, de recherche et de souveraineté alimentaire. La CEDEAO a d’ailleurs rappelé, dans son Outlook économique 2025-2027 publié en juin 2026, que l’intégration régionale reste un levier central pour la transformation économique et la sécurité alimentaire.

Le PIA-AO sera donc à suivre dans sa mise en œuvre. Les prochaines étapes dépendront de la sélection effective des projets, du rythme de décaissement et de la capacité des partenaires à faire remonter les résultats depuis les villages, les centres de recherche et les organisations professionnelles jusqu’aux décisions régionales. À Lomé, le signal est clair : l’agroécologie n’est plus seulement un discours de transition, elle devient un instrument de politique publique ouest-africaine.