Bangui, la leçon d’une paix qui ne tient que si elle se diffuse
En République centrafricaine, les accords signés loin des quartiers, des marchés et des villages restent fragiles tant qu’ils n’ont pas trouvé leurs relais locaux. C’est le sens du message porté à Paris par Catherine Samba-Panza : une sortie de crise ne se décrète pas seulement dans une salle de négociation, elle se construit aussi dans les conversations ordinaires, auprès des femmes, des jeunes, des chefs coutumiers et des communautés qui vivent la violence au quotidien.
Ce débat résonne fortement à Bangui, où la mémoire du Forum national de 2015 reste un repère politique. Ce rendez-vous, organisé du 4 au 11 mai 2015, a réuni près de 700 délégués et débouché sur un pacte républicain ainsi que sur des recommandations censées guider la reconstruction du pays. La MINUSCA a alors souligné que le forum devait permettre à la Centrafrique de rompre avec le cycle des violences.
De Bangui à la région des Grands Lacs, le même défi d’appropriation
Le propos de l’ancienne présidente centrafricaine s’inscrit aussi dans l’actualité des Grands Lacs. Elle participe, au sein du panel de facilitateurs de l’Union africaine, aux efforts de paix autour de l’est de la République démocratique du Congo. L’UA a confirmé en 2026 la poursuite de ce travail, aux côtés d’autres médiateurs et de secrétariats conjoints avec la SADC et la Communauté d’Afrique de l’Est. Autrement dit, la question n’est pas seulement de signer, mais d’aligner les processus, de coordonner les médiations et d’éviter que les textes se concurrencent au lieu de se renforcer.
Dans ce contexte, Catherine Samba-Panza défend une idée simple : un accord de paix n’a de valeur que s’il circule. Elle cite les consultations de terrain prévues à Kinshasa, mais aussi à Goma, Bukavu et en Ituri, ainsi que le rôle des sociétés civiles, des confessions religieuses, des autorités coutumières, des femmes et des jeunes. Cette approche rejoint les pratiques de médiation que l’Union africaine et les Nations unies promeuvent de plus en plus : des négociations plus ouvertes, moins centrales, et mieux reliées aux territoires.
À Paris, l’ancienne cheffe de l’État a surtout insisté sur un point : les femmes restent largement absentes des espaces formels de négociation, alors qu’elles jouent un rôle décisif dans les médiations locales. Les données des Nations unies confirment cette sous-représentation. En 2024, les femmes ne représentaient en moyenne que 7 % des négociateurs dans les processus de paix formels à l’échelle mondiale. Les études de l’ONU rappellent aussi qu’une paix devient plus solide lorsque les femmes participent réellement aux discussions.
La Centrafrique entre héritage de transition et besoin de confiance
Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, a rappelé de son côté le rôle de la période 2014-2016, quand la transition centrafricaine a tenté de remettre le pays sur une trajectoire électorale après une phase de violence extrême. Il a aussi replacé dans cette séquence la visite du pape François à Bangui, les 29 et 30 novembre 2015, moment marquant d’apaisement symbolique et politique. Le Vatican et plusieurs agences de presse ont documenté cette visite, notamment l’ouverture de la Porte sainte à Bangui, geste rare qui avait donné à la capitale centrafricaine une portée mondiale.
Ce souvenir pèse encore dans le débat centrafricain, parce qu’il renvoie à une conviction largement partagée par les acteurs de terrain : la paix n’avance que lorsqu’elle devient crédible pour la population. Le Gouvernement centrafricain lui-même a ensuite présenté les Comités locaux de paix et de réconciliation comme des relais du nouveau contrat social issu du Forum de Bangui. Cette architecture montre que la stabilité ne dépend pas seulement des capitales étrangères ou des annonces institutionnelles. Elle dépend aussi de mécanismes locaux capables d’absorber les tensions avant qu’elles ne se transforment en crise ouverte.
Le message de Catherine Samba-Panza est donc politique autant que méthodologique. En Centrafrique, il n’appelle pas un grand retour en arrière ni la répétition mécanique des conférences passées. Il plaide pour une concertation permanente, avec les autorités légalement installées, les acteurs sociaux et les communautés affectées. C’est une manière de dire que la paix durable ne peut pas être seulement importée, ni confiée à des acteurs extérieurs, même lorsqu’ils apportent un appui diplomatique, logistique ou financier. La communauté internationale peut accompagner. Elle ne peut pas, à elle seule, fabriquer l’adhésion.
Une portée africaine : la paix comme construction collective
Au fond, l’intervention de l’ancienne présidente centrafricaine dépasse le seul cas de Bangui. Elle parle d’un problème très africain, au sens politique du terme : la distance entre les accords d’élite et leur réception sociale. Cette question traverse la République centrafricaine, la RDC, le Soudan, le Sahel et plusieurs autres zones de conflit du continent. Chaque fois, la même équation revient : qui explique l’accord, qui l’approprie, qui le met en œuvre et qui en supporte le coût ?
Pour la RCA, le sujet est d’autant plus sensible que le pays reste lié à son environnement régional par la CEMAC, la circulation des personnes, les échanges transfrontaliers et la sécurité des axes commerciaux. Quand la confiance politique se détériore, ce sont d’abord les ménages, les commerçants, les transporteurs et les services publics qui paient le prix de l’instabilité. Quand elle revient, en revanche, ce sont aussi les investissements, les écoles, les soins et la vie économique qui peuvent respirer à nouveau. C’est cette réalité concrète que rappelle Catherine Samba-Panza : la paix n’est pas un slogan, c’est une infrastructure sociale.
La prochaine étape se jouera donc moins dans les déclarations que dans la capacité des médiations africaines à produire des résultats lisibles pour les populations. Entre le cadre de Bangui, les séquences de Washington et de Doha pour la RDC, et les consultations de l’Union africaine, la même exigence s’impose : transformer les textes en confiance, puis la confiance en stabilité. C’est à cette mesure que se jugera, en République centrafricaine comme ailleurs sur le continent, la valeur réelle d’un accord de paix.