À Conakry, la page du 5 septembre 2021 n’est pas refermée
En Guinée, le coup d’État du 5 septembre 2021 n’appartient déjà plus seulement aux manuels de transition. Il sert encore de grille de lecture pour juger ce que l’État a réparé, ce qu’il a déplacé et ce qu’il a conservé. Cinq ans plus tard, la question n’est plus seulement de savoir si la junte a tenu ses promesses. Elle est aussi de mesurer à quel prix la refondation annoncée a été menée, pour les Guinéens et les Guinéennes de Conakry comme de l’intérieur du pays.
Le contexte régional compte. La Guinée est un État charnière de l’Afrique de l’Ouest, au sein de la CEDEAO, où les ruptures constitutionnelles ont fragilisé ces dernières années les équilibres politiques. Après le putsch de 2021, l’Union africaine a suspendu le pays, tandis que la CEDEAO a fait de même dans ses instances. Le signal envoyé était clair : le retour à l’ordre constitutionnel restait la condition de tout apaisement avec les partenaires régionaux.
De la prise de pouvoir à la légitimation électorale
Le 5 septembre 2021, Mamadi Doumbouya, alors colonel, et les forces spéciales renversent Alpha Condé à Conakry. Le nouveau pouvoir promet une « refondation » de l’État, une réforme des institutions et un retour aux civils. La transition s’est ensuite structurée autour d’une charte provisoire, d’un Conseil national de transition et d’une feuille de route qui, pendant longtemps, n’a pas fixé de calendrier crédible et consensuel pour la fin du régime d’exception.
Le paysage a basculé en 2025 et au début de 2026. Le référendum constitutionnel du 21 septembre 2025 a été validé par la Cour suprême, avec 89,38 % de « oui » selon les résultats définitifs publiés par le ministère de l’Administration du territoire. Cette réforme a ouvert la voie à une nouvelle architecture institutionnelle. Dans la foulée, Mamadi Doumbouya a remporté l’élection présidentielle organisée en décembre 2025, avant d’être investi le 17 janvier 2026 à Conakry. L’Union africaine a estimé en janvier 2026 que la Guinée avait franchi une étape décisive vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel.
Sur le plan régional, la séquence a aussi déplacé les lignes. La CEDEAO a fini par lever ses sanctions contre la Guinée, à mesure que la transition avançait vers des élections puis vers une installation formelle des nouvelles autorités. À la différence de la période 2021-2023, la Guinée n’apparaît plus, début 2026, comme un dossier suspendu de manière indéfinie, mais comme un cas de sortie de transition surveillé de près par les voisins ouest-africains.
Les acquis affichés, les angles morts persistants
Le pouvoir guinéen met en avant plusieurs chantiers : nouvelle Constitution, nouveau code électoral, enrôlement biométrique massif, installation d’institutions de la Cinquième République et reprise en main de l’agenda minier et budgétaire. Les autorités ont ainsi présenté l’enregistrement de millions d’électeurs et la tenue des scrutins de 2025 comme la preuve d’un État désormais mieux structuré. Mais la donnée politique ne suffit pas à elle seule à solder une transition. Elle mesure une procédure. Elle ne dit pas encore la qualité de l’espace public.
C’est là que le bilan se tend. Des organisations de défense des droits humains ont documenté, durant la transition, des restrictions durables sur les manifestations, la presse et l’activité des partis. Human Rights Watch a rappelé en 2025 l’interdiction des protestations, des morts liées à des manifestations et des arrestations d’opposants ou de journalistes. Amnesty International a également signalé le maintien d’un interdit sur les rassemblements, tandis qu’une instance africaine des droits humains a relevé en 2025 la suspension de partis politiques et les limites imposées à la liberté d’expression.
Le printemps 2026 a encore illustré cette tension. Début mars, l’opposition a dénoncé la dissolution de 40 partis politiques, y voyant la préparation d’un système qui réduit l’espace de concurrence. Même lorsque le vocabulaire officiel parle de stabilisation, la perception d’une concentration du pouvoir reste forte chez les adversaires du régime et chez une partie de la société civile. En Guinée, la normalisation institutionnelle ne sera donc crédible que si elle s’accompagne d’un pluralisme réel, d’une justice plus lisible et d’un cadre électoral durablement ouvert.
Ce que ce moment dit de la Guinée et de l’Afrique de l’Ouest
La Guinée occupe une place particulière dans les équilibres ouest-africains. Elle est riche en bauxite, convoitée pour son potentiel minier, et stratégiquement importante dans une région où les transitions militaires ont fragilisé la confiance entre États, institutions régionales et citoyens. Le cas guinéen montre qu’une junte peut transformer sa prise de pouvoir en séquence électorale, puis en légitimation institutionnelle. Mais il montre aussi qu’une sortie de transition ne vaut pas, à elle seule, consolidation démocratique.
Pour la CEDEAO comme pour l’Union africaine, l’enjeu dépasse Conakry. Il s’agit de savoir si les mécanismes régionaux de sanction, de médiation et de réintégration peuvent encore peser sur les États membres lorsque les transitions s’allongent. C’est aussi une question de précédent. Quand une transition militaire débouche sur une élection remportée par son chef, la frontière entre rétablissement constitutionnel et captation du processus devient plus fine. La Guinée offre donc un test politique majeur pour toute l’Afrique de l’Ouest : comment rétablir les urnes sans refermer le débat public.
La suite se jouera dans la durée. Le regard doit désormais porter sur la place réelle des partis, l’application des nouvelles règles électorales, le sort des libertés publiques et la répartition concrète des fruits de la croissance minière. C’est à cette échelle, et non dans le seul cérémonial institutionnel, que se mesurera le bilan du 5 septembre 2021 pour les Guinéens et les Guinéennes.