À Sharpeville, la mémoire attend toujours sa réparation
À Sharpeville, dans la municipalité de Midvaal, au sud de Johannesburg, l’histoire n’est pas seulement gravée dans les monuments. Elle pèse encore sur les corps, les foyers et les dossiers de justice. Pour plusieurs survivants du massacre du 21 mars 1960, la question n’est plus seulement celle du souvenir. Elle est devenue celle d’une réparation que l’Afrique du Sud démocratique n’a jamais complètement tranchée.
Le sujet dépasse un drame du passé. Il touche au cœur de la transition sud-africaine, à la manière dont un État né après l’apartheid traite les victimes d’un ordre légal révolu mais dont certaines règles sont restées en vigueur pendant des années. Il dit aussi quelque chose de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, où la consolidation démocratique passe autant par les élections que par le traitement des blessures historiques.
Un massacre fondateur, puis une protection juridique pour les auteurs
Le 21 mars 1960, la police de l’apartheid a ouvert le feu sur des manifestants réunis à Sharpeville contre les lois de laissez-passer, ces documents qui limitaient la circulation des Sud-Africains noirs. Au moins 69 personnes ont été tuées et plus de 180 blessées selon les archives et les sources officielles sud-africaines; des chercheurs cités dans la recherche historique évoquent même un bilan humain plus élevé, jusqu’à 91 morts dans certaines estimations.
Le choc a été immense. Sharpeville est devenu un symbole mondial de la violence de l’apartheid. Mais l’après-massacre a aussi produit une réponse juridique troublante: la loi d’indemnité de 1961, adoptée à la suite des tueries, protégeait l’État et ses agents contre des poursuites civiles et pénales liées aux événements de cette période. La Commission sud-africaine de réforme du droit a elle-même rappelé que ce texte visait à couvrir rétroactivement les autorités après Sharpeville.
C’est cette architecture légale que des survivants et des familles contestent désormais. Leur démarche, soutenue par Lawyers for Human Rights et par le cabinet Leigh Day, vise à faire déclarer cette loi incompatible avec la Constitution post-apartheid, entrée en vigueur en 1996. L’enjeu est clair: si le texte tombe, la voie pourrait s’ouvrir à une action collective contre l’État et, potentiellement, à des poursuites encore possibles contre des personnes vivantes si des responsabilités individuelles peuvent être établies.
La réparation, angle mort de la transition sud-africaine
Le dossier Sharpeville rappelle une vérité souvent oubliée: la fin d’un régime ne règle pas mécaniquement ce qu’il a détruit. L’Afrique du Sud a bien construit, après 1994, un dispositif de justice transitionnelle avec la Commission vérité et réconciliation, chargée de documenter les violations, d’entendre les victimes et de recommander des réparations. Mais ce mécanisme a surtout favorisé la recherche de vérité et, dans certains cas, l’amnistie conditionnelle. Il n’a pas offert à toutes les victimes la justice pénale qu’elles attendaient.
Les autorités sud-africaines reconnaissent d’ailleurs que le dossier des réparations reste ouvert. Le ministère de la Justice a indiqué en 2026 que 17 455 des 21 676 victimes identifiées par la TRC ayant demandé une réparation unique avaient reçu une subvention de 30 000 rands, et qu’un appel public invitait encore les bénéficiaires non enregistrés à se manifester. Le même ministère a rappelé que 560 victimes reconnues par la TRC avaient déjà reçu des subventions individuelles totalisant environ 31 millions de dollars, soit environ 23 millions de livres sterling selon la conversion citée par le gouvernement.
Mais Sharpeville conserve une singularité. Les survivants estiment que leur communauté n’a jamais été réparée à la hauteur du traumatisme subi. Dans le parc commémoratif local, les 69 piliers blancs rappellent les morts; dans les rues du quartier, les infrastructures se dégradent et les maisons héritées de l’époque de l’apartheid restent souvent marquées par la pauvreté urbaine, le vieillissement du bâti et la lente érosion des services. La mémoire est célébrée. La reconstruction, elle, demeure inachevée.
Ce que cette action peut changer, au-delà de Sharpeville
Le recours annoncé a une portée plus large qu’un seul site historique. Si la Haute Cour suit l’argument des plaignants, elle pourrait affirmer qu’une loi de protection née sous l’apartheid ne peut survivre intacte dans un ordre constitutionnel fondé sur la dignité, l’égalité et la responsabilité de l’État. Ce serait un signal fort pour d’autres contentieux liés aux violations commises entre 1960 et 1994, notamment ceux qui butent encore sur l’absence de poursuites ou sur des obstacles hérités de l’ancien régime.
Pour les plaignants, l’enjeu est concret: reconnaissance, soins, soutien aux familles et possibilité de sortir d’un statut de victimes oubliées. Pour l’État, la question est différente. Il s’agit de montrer que la continuité institutionnelle ne signifie pas la continuité de l’impunité. En droit sud-africain, les lois antérieures restent en vigueur jusqu’à leur abrogation ou leur modification; c’est précisément ce principe que rappelle le professeur Frans Viljoen lorsqu’il explique qu’une action peut viser l’État actuel, même pour des actes anciens.
À l’échelle continentale, Sharpeville reste un repère. La date du 21 mars a donné naissance à la Journée des droits de l’homme en Afrique du Sud et a inspiré la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale. Le dossier rappelle aussi que la justice transitionnelle ne se résume pas à une commission, ni à une cérémonie, ni à un mémorial. Elle suppose des réparations effectives, des lois cohérentes et une volonté politique de refermer, sans l’effacer, le passé violent. En Afrique australe comme ailleurs, c’est souvent là que la démocratisation se mesure vraiment.