Le numérique togolais accélère, la défense doit suivre

À Lomé, la question n’est plus seulement de connecter plus d’usagers. Elle consiste aussi à savoir qui protège les systèmes, les données et les services quand les attaques se multiplient. Dans un pays où les services publics, les banques, les startups et les opérateurs de télécoms dépendent de plus en plus du numérique, la cybersécurité devient une affaire d’État autant qu’une affaire d’économie.

C’est dans cette logique que le Togo cherche à élargir son vivier national de compétences en cybersécurité. L’idée est simple : ne plus dépendre d’un petit nombre d’experts, mais disposer d’un réservoir de profils mobilisables selon les besoins, de la réponse aux incidents à la formation, en passant par l’audit, la recherche et la protection des données.

Cette démarche s’inscrit dans la continuité de la Stratégie nationale de cybersécurité 2024-2028, publiée par l’ANCy à Lomé le 22 mai 2024. Le document fixe quatre piliers et place la montée en compétences au cœur de la résilience numérique togolaise.

Un appel à compétences, daté et ciblé

L’appel à manifestation d’intérêt porte la date du 27 août 2026. Il a été rendu public sur les plateformes sociales de l’Agence nationale de la cybersécurité le mercredi 2 septembre 2026. La date limite de dépôt des candidatures est fixée au 30 octobre 2026 à 17h30. Le texte vise des profils capables d’intervenir sur plusieurs fronts : cybersécurité défensive et offensive, détection des incidents, investigation numérique, sécurité des infrastructures, gouvernance des risques, conformité, protection des données, cloud et recherche appliquée.

Le choix est révélateur. Le Togo ne se contente plus d’acheter des outils ou de publier des textes. Il veut structurer une base locale de compétences, avec des spécialistes capables d’être sollicités pour des missions techniques, des formations, de la sensibilisation ou de l’appui opérationnel. En d’autres termes, il cherche à faire passer la cybersécurité d’une logique de réaction ponctuelle à une logique d’écosystème.

Cette orientation ne part pas de zéro. L’ANCy a été créée dans le cadre de la loi du 7 décembre 2018 sur la cybersécurité et la cybercriminalité. Le pays a aussi mis en place un CERT.tg, son centre national de réponse aux incidents, opérationnel depuis 2021. Ces outils forment l’ossature institutionnelle d’une défense numérique plus structurée, appuyée sur Lomé et sur les acteurs techniques nationaux.

Pourquoi le contexte africain pousse à renforcer les effectifs

Le calendrier togolais intervient dans un environnement continental plus tendu. INTERPOL a publié en 2025 une évaluation qui montre une hausse marquée des cyberattaques en Afrique. L’organisation y relève une montée des escroqueries, des rançongiciels et des attaques contre des infrastructures critiques. Elle souligne aussi que 75 % des pays africains ayant répondu estiment que leurs cadres juridiques et leurs capacités judiciaires doivent encore être renforcés.

INTERPOL ajoute que 95 % des pays interrogés signalent des difficultés liées à la formation insuffisante, aux moyens limités et au manque d’outils spécialisés. Autrement dit, le problème n’est pas seulement technologique. Il est aussi humain. Sans ingénieurs, analystes, juristes, enquêteurs numériques et formateurs, les dispositifs restent fragiles.

Le rapport de 2025 décrit aussi une cybercriminalité qui profite de l’essor des réseaux sociaux, du commerce en ligne et des services bancaires mobiles. Dans ce paysage, les techniques évoluent vite : ingénierie sociale, messageries instantanées, outils dopés à l’intelligence artificielle, faux ordres de virement, sextorsion et rançongiciels. L’Afrique est devenue une cible, mais aussi un terrain d’expérimentation pour des réseaux transnationaux très agiles.

Le Togo n’est pas isolé dans cette dynamique. Il a déjà renforcé son architecture de défense numérique et il a pris une place visible dans les discussions africaines sur le sujet. L’ANCy a notamment mis en avant la protection des startups, la formation des médias et le développement de la culture cyber, ce qui montre que la sécurité numérique ne se limite pas aux administrations centrales. Elle concerne aussi l’économie privée, l’information et la confiance du public.

Ce que mesure l’Indice mondial et ce qui reste à consolider

Le Togo est classé dans la deuxième catégorie du Global Cybersecurity Index 2024 de l’Union internationale des télécommunications. Le pays obtient un bon niveau dans les volets juridique, organisationnel et capacitaire. Sur le plan juridique, il décroche le score maximal de 20 points. Sur le plan technique, il obtient 15,3 sur 20, ce qui montre des progrès réels mais aussi une marge de consolidation.

Cette photographie est importante. Elle signifie que le cadre existe, mais que l’exécution dépend encore des compétences disponibles, de la coordination entre institutions et de la capacité à garder les talents dans le pays. Un vivier national peut aider à limiter la dépendance aux expertises extérieures, souvent plus coûteuses et moins disponibles en urgence. Il peut aussi favoriser la montée en gamme des équipes publiques et privées, notamment dans les secteurs où une panne ou une fuite de données a des effets immédiats sur l’activité.

Pour les citoyens, l’enjeu est très concret : sécurisation des paiements mobiles, protection des données personnelles, fiabilité des services publics numériques et limitation des fraudes. Pour les entreprises, surtout les PME et les startups de Lomé et des autres centres urbains, la cybersécurité devient un coût de survie autant qu’un facteur de crédibilité. Pour l’État, elle touche à la continuité du service public, à la confiance dans la transformation numérique et à la souveraineté informationnelle.

Une initiative togolaise à portée régionale

La portée du dossier dépasse le seul Togo. En Afrique de l’Ouest, la digitalisation avance vite, mais les capacités de défense restent inégales d’un pays à l’autre. Dans l’espace CEDEAO, la sécurité numérique influence déjà les échanges, les services financiers, les administrations connectées et les dispositifs de lutte contre la fraude. Un pays qui construit une réserve de spécialistes crée aussi un avantage régional : il peut former, coopérer et répondre plus vite, y compris en situation de crise transfrontalière.

Le message envoyé depuis Lomé est donc clair. La cybersécurité n’est plus un supplément technique ajouté à la transformation numérique. Elle en est une condition. À mesure que les services se digitalisent, les États africains sont poussés à investir dans les lois, les équipements, mais surtout dans les femmes et les hommes capables de les faire vivre. Le Togo choisit, ici, de miser sur ce capital humain. C’est là que se jouera une grande part de sa résilience numérique dans les mois à venir.