Une rentrée sous tension, mais pas un arrêt du pays
Au matin du 1er septembre, la République démocratique du Congo a rouvert ses salles de classe dans un climat inhabituel. Dans plusieurs villes, les portes des écoles se sont ouvertes. Pourtant, les bancs n’ont pas toujours suivi. Entre peur d’Ebola, insécurité dans l’Est et pression du coût de la vie sur les ménages, cette rentrée a montré un système éducatif qui tient, mais avec des fragilités visibles. Les autorités annoncent environ 31 millions d’élèves attendus pour l’année scolaire 2026-2027. La masse est considérable, et elle oblige l’État à composer avec des réalités très différentes d’une province à l’autre.
Le lancement officiel a eu lieu à la N’Sele, dans la périphérie de Kinshasa, où la ministre de l’Éducation nationale et de la Nouvelle Citoyenneté a confirmé la reprise des cours sur l’ensemble du territoire, tout en admettant que les conditions ne sont pas partout réunies. Cette précision dit beaucoup de la situation congolaise : un calendrier national existe, mais son application dépend encore de l’état sécuritaire, sanitaire et logistique de chaque zone. Dans l’Est, la guerre, les déplacements de populations et les épidémies continuent de peser sur la scolarité.
Des réalités scolaires très différentes selon les provinces
À Kinshasa, les rues sont restées plutôt calmes et la reprise a pris un tour ordinaire. À Bukavu, dans le Sud-Kivu, les écoles privées ont rouvert alors que certains établissements publics ont préféré attendre d’y voir plus clair. À Walikale-centre, dans le Nord-Kivu, des enseignants étaient déjà présents tôt le matin. À Kitshanga, dans le territoire de Masisi, les cours ont aussi commencé. Ces contrastes rappellent que la rentrée congolaise n’est jamais un bloc uniforme. Elle se joue quartier par quartier, territoire par territoire, souvent au rythme des sécurités locales et des moyens disponibles des familles.
Dans des localités comme Kiwanja, dans le territoire de Rutshuru, l’enjeu ne se limite pas à l’ouverture de l’école. Il faut encore inscrire les enfants, trouver l’uniforme, acheter les cahiers et réunir le minimum pour repartir. Quand les revenus sont irréguliers, ces dépenses deviennent un filtre social. Les familles urbaines pauvres, les déplacés et les ménages ruraux touchés par l’insécurité sont les premiers à retarder ou à renoncer. La rentrée, dans ces conditions, ne mesure pas seulement l’état de l’école. Elle mesure aussi la résistance du foyer.
Ebola, l’autre facteur qui vide les classes
Le principal choc de cette rentrée vient de l’épidémie d’Ebola qui touche six provinces, dont l’Ituri, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, la Tshopo, le Haut-Uele et le Bas-Uele. L’Organisation mondiale de la santé indique que l’épisode en cours est lié au virus Bundibugyo et qu’il s’étend dans plusieurs zones sanitaires de l’Est et du nord-est du pays. Elle décrit même cette flambée comme la plus importante jamais documentée en RDC. Dans ce contexte, les écoles deviennent des lieux sensibles, parce qu’elles concentrent enfants, enseignants et parents dans des espaces fermés où la prévention doit être visible et constante.
À Bunia, chef-lieu de l’Ituri, les gestes de prévention ont été affichés dès le matin : lavage des mains, prise de température, vigilance sanitaire. Mais les salles sont restées en grande partie vides. Des responsables syndicaux ont parlé d’une présence des enseignants, mais d’une forte absence des élèves. Leur constat rejoint l’inquiétude des familles : elles ne veulent pas exposer les enfants à une maladie dont la communication publique reste difficile à suivre pour les ménages éloignés des centres urbains. L’État a maintenu la rentrée, mais l’adhésion sociale, elle, reste incomplète.
À Beni, chef-lieu provisoire du Nord-Kivu, certains enseignants du secteur public ont même boycotté la reprise en invoquant Ebola, et des élèves présents ont été renvoyés chez eux. Ce type de rupture a des conséquences immédiates : il casse le rythme d’apprentissage, désorganise les familles et accentue l’écart entre les zones où l’école fonctionne et celles où elle s’interrompt par à-coups. Dans plusieurs provinces, le gouvernement a prévu une formule différenciée, avec maintien du présentiel là où c’est possible et recours à distance ailleurs. Sur le papier, la logique est cohérente. Sur le terrain, elle suppose des moyens, de l’électricité, des réseaux, des équipements et des enseignants formés.
Ce que cette rentrée dit de l’État congolais
Cette rentrée scolaire raconte d’abord la place de l’école dans la stabilité du pays. En RDC, l’école publique reste l’un des rares services qui touche presque toute la population. Quand elle ralentit, c’est tout l’équilibre social qui vacille. Les enfants restent à la maison, les parents réorganisent leur journée, les enseignants composent avec l’incertitude, et les autorités provinciales deviennent des relais décisifs. La coordination entre Kinshasa et les provinces n’est donc pas un détail administratif. Elle conditionne l’accès réel au droit à l’éducation.
Le cas de l’Ituri est particulièrement parlant. La province cumule un foyer épidémique, une défiance des familles, des besoins en kits de lavage et une difficulté à faire entrer la sensibilisation dans les habitudes quotidiennes. Quand des écoles manquent encore d’eau, de savon ou de chlore, la prévention devient théorique. Dans les zones plus stables, comme certaines parties de Kinshasa ou de l’ouest du pays, le défi est différent : il s’agit surtout de garder les enfants dans le système, malgré la pauvreté des ménages et la cherté des fournitures. Deux problèmes distincts, mais un même résultat possible : la déscolarisation silencieuse.
La rentrée 2026-2027 se situe aussi dans une séquence plus large. Depuis plusieurs années, la RDC alterne réformes éducatives, fermetures liées aux crises sanitaires et perturbations causées par les conflits armés. L’actualité de septembre ne dit donc pas seulement qu’une année scolaire commence. Elle montre qu’un pays de l’Afrique centrale continue de faire vivre son système éducatif au milieu de chocs superposés. C’est là que se joue l’enjeu continental : pour l’Union africaine comme pour les organisations régionales, la question n’est pas seulement de rouvrir les écoles, mais de garantir qu’elles restent ouvertes quand la santé publique, la sécurité et le pouvoir d’achat s’effondrent au même endroit.
Dans les prochains jours, le vrai test sera simple à lire : combien d’écoles maintiendront une présence régulière, combien d’élèves reviendront après le premier jour, et dans quelles provinces la combinaison de l’insécurité, d’Ebola et des difficultés économiques continuera de vider les classes. La réponse dira beaucoup plus que le cérémonial de rentrée. Elle dira si le système éducatif congolais est en reprise, en adaptation ou en résistance.