Une vitrine qui dit plus qu’un palmarès

Dans les grandes entreprises cotées, le sommet reste rare pour les femmes. En Afrique du Sud, il devient pourtant plus visible, surtout dans la banque, l’assurance et les services financiers. Le dernier classement des dirigeantes africaines les plus puissantes montre une réalité nette : le pouvoir économique féminin progresse, mais il reste concentré dans quelques marchés, au premier rang desquels Pretoria et Johannesburg structurent encore l’essentiel des grands groupes cotés.

Cette photographie intéresse bien au-delà du seul monde des affaires. Elle renvoie à la profondeur de la Bourse de Johannesburg, la plus grande place boursière du continent, et à la capacité des grandes entreprises sud-africaines à faire émerger des dirigeantes au plus haut niveau. Elle renvoie aussi à une question plus large, celle de la place réelle des femmes dans la gouvernance d’entreprise en Afrique australe et, par ricochet, dans toute la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe.

L’Afrique du Sud domine, le Maroc s’invite dans le peloton

Mary Vilakazi arrive en tête du classement 2026 des femmes dirigeant les grandes sociétés cotées du continent. Elle est directrice générale de FirstRand depuis le 1er avril 2024, un groupe financier sud-africain parmi les poids lourds du pays. Le palmarès la crédite d’un chiffre d’affaires de 8,58 milliards de dollars et place derrière elle, dans l’ordre, Mpumi Madisa chez Bidvest, Mpumi Zikalala chez Kumba Iron Ore et Jeanette Marais chez Momentum. Les quatre premières positions reviennent donc à des Sud-Africaines.

Le Maroc apparaît à la cinquième place avec Naziha Belkeziz, nommée présidente-directrice générale de la Banque Centrale Populaire le 5 novembre 2024. Le groupe marocain la présente désormais à la tête de l’établissement, ce qui confirme sa montée en responsabilité dans un secteur bancaire où le capital humain féminin reste souvent cantonné aux fonctions de support plutôt qu’aux postes de commandement. Elle devient la première dirigeante non sud-africaine du classement.

La Nigériane Adaora Umeoji, à la tête de Zenith Bank, arrive juste derrière, tandis que le top 10 comprend aussi des dirigeantes de Clicks, Raubex, East African Breweries et NMB Bank. Le message est clair : la finance et les groupes cotés restent les principaux couloirs d’accès au pouvoir économique féminin.

Pourquoi Johannesburg pèse autant

La domination sud-africaine n’a rien d’un hasard. La Bourse de Johannesburg concentre une part majeure de la capitalisation boursière africaine et reste la principale porte d’entrée vers les financements de marché pour les grandes sociétés du continent. Les entreprises qui y sont cotées disposent souvent de structures de gouvernance plus formalisées, d’une pression accrue des investisseurs et d’outils de reporting plus développés que sur d’autres places régionales.

Cette profondeur du marché sud-africain aide à expliquer la présence massive de dirigeantes du pays dans les premiers rangs. Mais elle ne suffit pas à expliquer tout le phénomène. Des politiques de gouvernance, la pression des actionnaires, l’essor d’outils de conformité ESG et l’habitude de publier des données sur la représentation des femmes ont aussi contribué à rendre ces trajectoires plus visibles. En Afrique du Sud, le débat sur la diversité dans les conseils et les équipes dirigeantes est ancien et documenté.

FirstRand illustre cette évolution. Pour la première fois, trois femmes occupent simultanément ses principaux centres de pouvoir : Mary Vilakazi au groupe, Lytania Johnson à FNB et Emrie Brown chez RMB. Ce n’est pas seulement un symbole. C’est un signal envoyé au marché sur la continuité du pilotage, la succession interne et la normalisation de l’accès des femmes à des fonctions où se décident le crédit, le risque et la stratégie.

Une progression réelle, mais encore étroite

Le classement doit cependant être lu avec prudence. Il mesure une visibilité de pointe, pas la parité. Le rapport 2025 du dispositif ONU SSE-IFC sur l’Afrique indique que les femmes occupent en moyenne 25 % des sièges de conseil sur les marchés africains étudiés, mais seulement 8 % des postes de directrice générale et 12 % des présidences de conseil. Autrement dit, la marche entre présence dans la salle du conseil et pouvoir exécutif complet reste très haute.

Le contraste est encore plus visible en Afrique du Sud. Selon le moniteur 2025, les entreprises du JSE atteignent 33 % de femmes dans les conseils, mais seulement 9 % de femmes à la direction générale. Le pays fait mieux que la moyenne africaine sur plusieurs indicateurs, mais le plafond de verre demeure solide dès qu’il s’agit de commande opérationnelle.

Le classement raconte donc deux histoires à la fois. La première est celle d’une percée réelle : des femmes dirigent désormais des banques, des conglomérats, des minières et des groupes de distribution majeurs. La seconde est celle d’une concentration géographique et sectorielle très forte. L’Afrique du Sud domine, la finance surreprésente, et les autres régions du continent restent moins visibles dans les sommets du capitalisme coté.

Ce que cela dit de l’Afrique australe et du continent

Pour l’Afrique du Sud, cette hiérarchie confirme un atout souvent sous-estimé : la capacité de ses entreprises à produire des cadres dirigeants féminins au plus haut niveau. Dans un pays confronté à des tensions de croissance, à la recherche d’investissement et à la nécessité de renforcer la confiance dans ses institutions économiques, cette présence féminine au sommet a aussi une valeur de signal pour les marchés.

Pour la région SADC, l’enjeu est différent. La comparaison avec le Maroc, le Nigeria, le Kenya ou la Tanzanie montre que les progrès ne dépendent pas seulement des talents individuels. Ils dépendent aussi des règles de gouvernance, de la profondeur des marchés de capitaux, de la qualité des pipelines de succession et de la place accordée aux femmes dans les filières financières et industrielles. Les écarts entre pays restent donc un indicateur utile de la maturité institutionnelle.

À l’échelle africaine, ce classement résonne comme un rappel simple : les femmes sont déjà aux commandes d’actifs stratégiques, mais leur présence reste trop inégalement répartie. Les prochains signaux à surveiller seront la rotation des dirigeants dans les grands groupes cotés, l’évolution des politiques de diversité dans les bourses africaines et la capacité des marchés à transformer quelques figures fortes en génération plus large de dirigeantes.