Quand les drones redessinent la guerre soudanaise
À Khartoum, la guerre ne se limite plus aux lignes de front. Elle se joue aussi dans le ciel, au-dessus de villes déjà éprouvées par les sièges, les coupures d’eau, les coupures d’électricité et les déplacements massifs de population. Dans le Soudan, l’usage intensif des drones a transformé un conflit déjà meurtrier en guerre d’usure contre les civils.
Ce basculement concerne d’abord le centre du pays, mais il déborde bien au-delà. Le Kordofan du Nord, avec El Obeid pour capitale régionale, reste l’un des points de pression les plus sensibles. Cette ville, carrefour logistique entre Khartoum, le Darfour et le sud du pays, concentre à la fois des déplacés, des infrastructures vitales et des unités armées. Plus à l’ouest, la zone de Tine, dans le Darfour du Nord, rappelle aussi la porosité de la frontière avec le Tchad, où les effets du conflit soudanais se font sentir de part et d’autre.
Des chiffres lourds, un avertissement répété
Les données les plus récentes disponibles indiquent que les frappes de drones ont tué plus de 1 100 civils au Soudan entre janvier et juin 2026, selon l’office onusien chargé des droits humains. Sur la même période, les Nations unies estiment qu’elles ont représenté environ 80 % des morts civiles liées au conflit. Au début du mois de mai, ce même bilan portait déjà sur 880 morts civiles entre janvier et avril. Le phénomène n’est donc pas ponctuel. Il s’installe comme le principal mode de destruction du conflit.
Le tableau est particulièrement net au Kordofan. L’ONU a signalé des frappes autour d’El Obeid dès le mois de mai, tandis que des organisations soudanaises de suivi des violations ont documenté, en juin, une série d’attaques contre des marchés, des véhicules civils, des stations-service et des abris pour déplacés. Dans la seule région du Kordofan du Nord, une association locale a recensé plusieurs vagues d’attaques au cours du mois, avec des morts civiles à El Obeid, à Abu Zabad et sur des axes routiers utilisés par des familles en fuite.
Le 22 juin, le siège de l’Union africaine a lui aussi exprimé sa préoccupation face à l’escalade autour d’El Obeid et à la dégradation continue de la situation humanitaire au Soudan. L’organisation a appelé les parties à cesser les hostilités, à respecter le droit international humanitaire et à protéger les civils, tout en demandant aux acteurs extérieurs de ne pas aggraver la guerre. Ce rappel compte. Il montre que le dossier soudanais n’est plus seulement une affaire de transition politique interrompue à Khartoum. Il est devenu une crise régionale.
Une guerre de haute technologie, mais une crise très concrète
Le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide s’est adapté. Selon ACLED, la guerre au Soudan est désormais dominée par les drones, avec des frappes plus longues, plus mobiles et plus difficiles à intercepter. L’organisation note aussi que les deux camps ont ajusté leurs chaînes d’approvisionnement et leurs tactiques aériennes. Dans les faits, cela signifie moins de combats frontaux visibles, mais plus d’attaques de précision contre des cibles civiles ou des infrastructures qui rendent la vie quotidienne possible.
Cette évolution change la vie des populations. À El Obeid, les frappes touchent les stations-service, l’électricité et l’eau. Cela freine les évacuations, complique les soins, bloque le transport des marchandises et renchérit les denrées de base. Pour les familles déplacées, le risque ne vient plus seulement des combats au sol. Il vient aussi des shelters improvisés, des files d’attente pour l’eau, des marchés et des routes secondaires. Pour les autorités locales, la gestion de l’urgence devient presque impossible dès qu’une station électrique, un dépôt de carburant ou un axe routier est visé.
Le conflit produit également un effet transfrontalier. Les frappes près de la frontière avec le Tchad font peser une pression supplémentaire sur les zones d’accueil, où les réfugiés arrivent dans des régions déjà fragiles. L’ONU a averti que les attaques autour de Tina et de la frontière tchado-soudanaise intensifient les tensions sur les terres, l’eau et les services de base. Autrement dit, la guerre soudanaise ne déstabilise pas seulement le Soudan. Elle fragilise aussi les équilibres de voisinage dans toute la bande sahélienne et sahélo-soudanaise.
Ce que cette séquence dit de la suite
Le mois de juin a confirmé un risque déjà identifié par les Nations unies : la saison des pluies ne suffit plus à ralentir la guerre. Les drones permettent de maintenir la pression militaire malgré les contraintes du terrain. C’est un changement stratégique majeur. Il allonge la guerre, réduit les marges de protection des civils et rend plus difficile toute stabilisation locale, y compris dans les zones qui avaient connu des retours progressifs de déplacés.
La suite dépendra de deux éléments. D’abord, la capacité des belligérants à contenir l’escalade autour de El Obeid, du Darfour et du triangle central du pays. Ensuite, la capacité des mécanismes africains et onusiens à imposer des limites concrètes aux transferts d’armes et aux frappes contre les civils. À ce stade, le Soudan illustre une réalité désormais continentale : dans plusieurs conflits africains, la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle le terrain, mais qui contrôle le ciel.