Une vidéo, puis un débat qui déborde les frontières

Au Mali, une scène filmée dans une zone rurale a suffi à rouvrir une plaie ancienne. Des images d’excision diffusées sur les réseaux sociaux ont provoqué une riposte immédiate, puis une contre-offensive organisée entre Bamako, Conakry et plusieurs capitales européennes. Le sujet est sensible, mais il n’a rien d’abstrait : il touche aux corps des fillettes, au pouvoir des familles, et au rapport entre loi, religion et coutume. La question est d’autant plus brûlante que les mutilations génitales féminines restent très répandues au Mali, où UNICEF estime leur prévalence à 89 % chez les femmes et les filles de 15 à 49 ans.

Ce choc survient dans un espace ouest-africain déjà traversé par des lignes de fracture sur les droits des femmes. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les MGF touchent encore plus de 230 millions de femmes et de filles dans le monde, surtout en Afrique de l’Ouest, en Afrique de l’Est et dans le nord-est du continent. L’institution note aussi que la migration a déplacé une partie du débat vers l’Europe, où vivent désormais des femmes excisées et des familles exposées à cette pratique.

Le Mali se trouve au centre de cette tension. D’un côté, le pays porte un lourd héritage statistique : les données de l’UNICEF confirment une prévalence nationale de 89 %, avec des écarts très marqués selon les régions. De l’autre, des partenaires de santé et de protection continuent d’y financer des programmes de prévention et d’accompagnement, preuve que la pratique n’a rien d’un sujet marginal. Le débat ne se limite donc pas à une querelle numérique. Il révèle une bataille de normes, encore vive dans une société où l’autorité morale des religieux et celle de l’État restent souvent en concurrence.

Le Mali au centre, la sous-région en alerte

Les faits ont pris une dimension régionale parce que les militantes opposées à l’excision ont choisi de répondre au niveau où la polémique s’était installée : celui des réseaux sociaux. Des activistes du Mali, de Guinée, du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Niger et du Bénin ont relayé la contestation et mis en avant un mot d’ordre commun contre la banalisation de cette pratique. Cette circulation rapide illustre un trait désormais classique des mobilisations ouest-africaines : une controverse locale devient transfrontalière en quelques heures, surtout quand elle touche à la religion, à la famille et à la protection de l’enfant.

Le rôle de l’Europe a aussi pesé dans la séquence. L’OMS rappelle qu’avec les migrations, des femmes et des filles concernées par les MGF vivent aujourd’hui en Europe, en Amérique du Nord et en Australie. Cela explique pourquoi des militantes ont ciblé des comptes situés hors du Mali, en s’adressant aussi aux autorités des pays de résidence. Le débat a donc quitté le seul cadre malien pour rejoindre celui des droits humains transnationaux, où les législations nationales peuvent s’appliquer à des discours ou à des actes menés depuis l’étranger.

La géographie politique compte ici autant que la morale publique. Le Mali traverse une transition militaire, tandis que la Guinée vit encore sous régime de transition depuis le coup d’État de 2021. Dans ces contextes, les autorités cherchent souvent à éviter les sujets capables de fracturer des coalitions sociales déjà fragiles. Les MGF deviennent alors un dossier hautement inflammable : trop sensible pour être traité frontalement, mais trop visible pour être ignoré.

Entre prudence politique et vide de la réponse publique

Au Mali, le silence officiel pèse lourd. La prudence du pouvoir n’est pas nouvelle. L’État malien a longtemps avancé par petits pas sur les violences basées sur le genre, et le dossier des MGF reste entravé par les équilibres politiques internes. Pourtant, des signaux institutionnels existent. UNFPA indique qu’un nouveau code pénal malien, approuvé en 2024, intègre des dispositions sur le genre et les violences basées sur le genre. Cela ne suffit pas, à lui seul, à créer un interdit clair et appliqué sur l’excision, mais cela montre que la question est bien entrée dans le champ législatif.

Sur le terrain, la situation reste plus lente que les textes. Les programmes appuyés par l’UNICEF et l’UNFPA continuent de travailler dans plusieurs régions, y compris à Bamako, avec des dispositifs d’écoute, de prise en charge et de prévention communautaire. UNICEF rappelle par ailleurs qu’environ 2 000 survivantes ont reçu en 2023 un soutien psychosocial et, pour la plupart, des soins médicaux complémentaires. Ce chiffre ne décrit pas seulement une réponse sanitaire. Il dit aussi l’ampleur du besoin, dans un pays où les filles peuvent encore être excisées très jeunes, parfois avant 5 ans.

En Guinée, la tension est différente mais tout aussi forte. Le pays figure parmi ceux où la prévalence reste la plus élevée au monde, avec une estimation à 95 % chez les femmes et les filles de 15 à 49 ans selon l’UNICEF, même si le cadre légal y interdit la pratique depuis plusieurs années. Le contraste est brutal : une loi existe, mais l’application reste inégale, et les autorités ont déjà été critiquées par des organes onusiens pour le faible nombre de poursuites effectives. Cette situation éclaire le cœur du problème régional : criminaliser ne suffit pas si la sanction ne suit pas.

Ce que cette séquence dit de l’Afrique de l’Ouest

Cette affaire rappelle d’abord que les droits des filles ne se jouent pas seulement dans les parlements. Ils se jouent aussi dans les familles, dans les quartiers, dans les mosquées, et désormais sur les plateformes numériques. Les campagnes pro-excision et anti-excision y circulent à la même vitesse. Les premières s’appuient sur des registres identitaires et religieux. Les secondes mobilisent le droit, la santé publique et les réseaux féministes. Le rapport de force est donc aussi informationnel. Celui qui contrôle la narration gagne du terrain sur le terrain social.

La portée continentale est nette. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest n’a pas fait de ce dossier une bataille institutionnelle centrale, mais la question traverse tout l’espace régional, de la Guinée au Sénégal, du Mali à la Côte d’Ivoire. Elle croise aussi les politiques de santé, de protection de l’enfance et de migration. À l’échelle africaine, l’enjeu est double : réduire une pratique encore très enracinée et éviter que le débat soit confisqué par des discours qui opposent artificiellement souveraineté culturelle et droits fondamentaux. L’expérience malienne montre surtout une chose : sans parole publique claire, le vide est vite occupé par les plus bruyants.

Pour les semaines à venir, le point de vigilance se situe moins dans une annonce spectaculaire que dans les gestes concrets : maintien ou retrait des actions de prévention, position des ministères concernés, application réelle des textes nouveaux et réaction des autorités de Bamako face aux contenus de propagande diffusés depuis le pays ou depuis l’étranger. C’est là que se jouera, loin des effets de manche, la capacité du Mali à sortir d’un silence qui protège mal les plus vulnérables.