Former les femmes qui forment à leur tour le pays numérique

À Accra, un programme universitaire veut répondre à une question très concrète : qui aura la maîtrise des outils d’intelligence artificielle dans les établissements d’enseignement supérieur, demain ? Au Ghana, l’enjeu dépasse la simple montée en compétence. Il touche la place des femmes dans la conduite du changement, alors que les métiers de l’éducation se transforment vite et que les écarts numériques restent visibles.

Le dispositif lancé par l’Institut de planification et d’administration de l’éducation, à l’Université de Cape Coast, s’inscrit dans cette logique. L’établissement agit avec son Centre de recherche sur le genre et avec l’appui de structures liées à l’UNESCO. Le choix du Ghana n’a rien d’anecdotique : le pays a déjà engagé plusieurs chantiers pour réduire la fracture numérique, mais les femmes y restent moins bien connectées et moins bien dotées en compétences numériques avancées.

Ce que prévoit le programme ghanéen

L’initiative, baptisée « Women Leading Change in Africa », vise 1 000 professionnelles de l’enseignement supérieur entre août 2026 et novembre 2027. Le parcours est gratuit et repose sur plus de 57 micro-certifications accessibles sur une plateforme dédiée. Chaque module peut être validé séparément, ce qui permet aux participantes d’avancer à leur rythme sans attendre la fin d’un long cursus pour obtenir une attestation. Deux cohortes en présentiel doivent compléter le dispositif, avant un dialogue de politique publique prévu en 2027.

Le cœur du programme est clair : renforcer les compétences en intelligence artificielle, en administration universitaire et en leadership éducatif chez des femmes déjà actives dans le système. En pratique, cela signifie former des enseignantes, des cadres, des administratrices et des responsables académiques capables d’utiliser, mais aussi d’encadrer, des outils devenus centraux dans la gestion des formations, l’évaluation, la production de contenus et l’organisation des services pédagogiques. Le projet veut donc agir à la fois sur les usages et sur la gouvernance.

Un signal utile face à une fracture persistante

Cette démarche répond à une réalité documentée à l’échelle africaine. Le Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2024 de l’UNESCO rappelle que les femmes représentent 35 % des diplômés en STEM, c’est-à-dire en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques, et qu’elles n’occupent qu’un quart des emplois dans les sciences, l’ingénierie et les TIC. Autrement dit, la sous-représentation ne commence pas au moment de l’embauche ; elle s’installe bien plus tôt, dans l’accès aux formations, aux réseaux et aux responsabilités.

Le constat est encore plus net quand on regarde les usages du numérique. Une étude de l’Union africaine CIEFFA et d’ImpactHER, publiée en 2024, a interrogé plus de 4 000 personnes dans 52 pays africains. Elle a montré que 60 % des répondants n’avaient jamais reçu de formation aux compétences numériques, que 34,7 % ne possédaient aucun appareil numérique et que seuls 14 % déclaraient avoir des compétences en IA. Cette photographie décrit une réalité continentale : la promesse de l’IA ne produira pas les mêmes effets pour toutes et tous si l’accès à l’apprentissage reste inégal.

Dans ce contexte, le choix du format compte autant que le contenu. Les micro-certifications permettent des allers-retours rapides entre pratique et validation. Elles conviennent à des professionnelles déjà prises par leurs charges d’enseignement, de recherche et de gestion. Elles réduisent aussi l’obstacle du temps, souvent décisif pour les femmes dans le supérieur, parce que les carrières académiques restent traversées par des attentes familiales et institutionnelles inégales. L’enjeu n’est donc pas seulement technique. Il est aussi organisationnel et social.

Ce que cette initiative dit du Ghana et de l’Afrique de l’Ouest

Au Ghana, l’UNESCO indique que la part des femmes connectées a progressé, mais reste limitée : 29 % des femmes sont désormais en ligne, contre moins de 20 % en 2016. L’amélioration existe, mais elle ne suffit pas à garantir une participation pleine et entière à l’économie numérique. La question n’est plus seulement d’accéder à internet. Il faut aussi savoir l’utiliser pour apprendre, produire, enseigner et décider.

Le programme de Cape Coast s’inscrit donc dans une trajectoire nationale plus large. Depuis plusieurs années, les autorités ghanéennes multiplient les initiatives sur l’inclusion numérique et les filles en sciences. Mais ce nouveau chantier apporte une dimension différente : il cible les femmes déjà présentes dans l’enseignement supérieur, là où se forment les cadres du pays. C’est un pari stratégique, car une université qui outille ses enseignantes et ses administratrices influence aussi les futures pratiques des étudiantes, des chercheurs et des décideurs.

La portée dépasse le seul Ghana. En Afrique de l’Ouest, où les universités jouent un rôle central dans la mobilité sociale et la formation de l’élite administrative, la question de l’accès des femmes à l’IA devient un sujet de compétitivité, mais aussi de souveraineté éducative. Le programme voulu à Cape Coast rejoint ainsi une tendance africaine plus large : ne pas laisser les outils de demain se construire sans les femmes qui enseignent, encadrent et décident déjà aujourd’hui. C’est sur ce point que se jouera, dans les prochains mois, la valeur réelle de cette micro-certification.