À Antananarivo, la fracture n’est plus seulement entre pouvoir et opposition
À Madagascar, la contestation ne vise plus seulement une personnalité ou un gouvernement. Elle s’attaque désormais au cœur du jeu institutionnel. Pour une partie de la jeunesse, l’Assemblée nationale n’incarne plus un contre-pouvoir, mais une chambre d’accompagnement. Cette critique touche un point sensible : quand le Parlement perd sa crédibilité, c’est toute la mécanique démocratique qui se grippe.
Le débat intervient dans un pays encore marqué par la crise politique ouverte en septembre 2025, puis par la vacance du pouvoir constatée par la Haute Cour constitutionnelle le 14 octobre 2025, avant l’installation de Michaël Randrianirina à la tête de l’État dans le cadre de la transition. Dans ce contexte, la chambre basse, installée à Tsimbazaza, se retrouve observée comme un test de la refondation annoncée par les autorités. Madagascar appartient aussi à la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, qui a récemment appelé les acteurs malgaches à privilégier le dialogue et le calme.
Une assemblée sous pression, au moment où la transition cherche sa voie
Depuis le 25 août 2026, l’Assemblée nationale tient une session extraordinaire consacrée à l’examen de sept projets de loi. En ouverture, son président, Siteny Randrianasoloniaiko, a défendu l’activité législative de la chambre basse. Il a notamment cité deux chantiers parlementaires : une commission sur l’usage des deniers publics sous le régime précédent et une autre sur la Jirama, l’entreprise publique de production et de distribution d’eau et d’électricité. Dans un pays où les coupures et la qualité des services publics pèsent lourd sur la vie quotidienne, le sujet n’a rien d’abstrait.
La session se déroule alors qu’une partie de la jeunesse malgache, se réclamant de la Gen Z, demande la dissolution de l’Assemblée nationale avant le 25 septembre 2026. La date n’a pas été choisie au hasard : elle renvoie au premier anniversaire du déclenchement de la mobilisation qui a ébranlé le pouvoir de l’ex-président Andry Rajoelina en septembre 2025. Le mot d’ordre a été relayé par des étudiants organisés, dont l’Assedu-Mada, signe que le malaise dépasse les cercles militants les plus visibles.
Les jeunes mobilisés accusent les députés de ne plus représenter la population. Ils contestent aussi les revirements politiques observés depuis les législatives de mai 2024, lorsque 84 des 163 députés avaient été élus sous l’étiquette de la coalition Irmar, proche d’Andry Rajoelina. Une partie d’entre eux a ensuite soutenu la motion d’empêchement votée contre l’ancien chef de l’État le 14 octobre 2025, avant de rejoindre, deux semaines plus tôt, une plateforme de soutien au régime de transition. Pour les détracteurs de l’Assemblée, ces recompositions successives illustrent une institution trop perméable aux rapports de force du moment.
La dissolution reste une arme constitutionnelle, pas un slogan de rue
Face à cette montée de pression, la voie juridique a été tentée. Le parti KINTANA a saisi la Haute Cour constitutionnelle pour demander le constat d’un blocage institutionnel et recommander la dissolution de l’Assemblée nationale. Mais, le 26 août 2026, la juridiction a déclaré la requête irrecevable. La Cour a relevé un défaut de qualité pour agir et a estimé que la situation ne permettait pas, en l’état, une telle dissolution. Le cadre est donc clair : à Madagascar, cette prérogative appartient au chef de l’État, non à un parti ni à la rue.
Ce point juridique pèse dans le rapport de forces actuel. Siteny Randrianasoloniaiko sait que sa légitimité dépend en partie des réseaux parlementaires qui l’entourent. À l’inverse, les partisans de la dissolution misent sur une idée simple : si la chambre basse ne joue plus son rôle de contrôle, il faut repartir de zéro. Entre les deux, l’exécutif garde la main sur l’agenda institutionnel, mais il doit composer avec une opinion jeune, plus politisée qu’il y a un an, et avec un Parlement dont la loyauté ne se lit plus facilement à travers les anciens clivages partisans.
La rivalité qui s’installe entre le président de l’Assemblée et le chef de l’État ouvre aussi une question plus large : celle du pilotage de la transition. Le programme officiel de refondation évoque une concertation nationale, une révision des règles institutionnelles et la perspective d’une nouvelle Constitution. Autrement dit, le débat sur la chambre basse ne porte pas seulement sur la discipline des députés. Il touche à la manière dont Madagascar veut reconstruire ses institutions après la rupture de 2025.
Ce que révèle la séquence malgache pour la région
Dans l’espace SADC, Madagascar est scrutée comme un cas de transition à stabiliser. L’organisation régionale a rappelé, lors de son sommet du 17 août 2026 à Durban, l’importance du dialogue à Madagascar et la nécessité de préserver le calme. Ce rappel n’est pas anodin. Il traduit une inquiétude partagée dans l’Afrique australe : quand les institutions représentatives perdent leur crédit, les crises politiques deviennent plus longues, plus imprévisibles et plus coûteuses pour l’économie réelle.
La portée continentale est elle aussi nette. La contestation portée par la Gen Z malgache s’inscrit dans une génération politique transnationale, attentive aux mobilisations observées ailleurs en Afrique et au-delà. Mais le cas malgache garde sa propre logique : ici, la question n’est pas seulement la rue contre le pouvoir. Elle est aussi celle des institutions intermédiaires, du Parlement aux juridictions constitutionnelles, en passant par les services publics les plus concrets. Dans une transition, la crédibilité ne se décrète pas. Elle se construit par des décisions lisibles, des procédures claires et une représentation qui ne soit pas perçue comme une simple chambre d’enregistrement.
Le prochain rendez-vous sera politique autant que juridique. Tant que la transition n’aura pas clarifié le calendrier, les équilibres entre l’exécutif, l’Assemblée nationale et les forces sociales resteront fragiles. À Antananarivo, la bataille autour de la chambre basse dit déjà quelque chose de plus large : dans la refondation malgache, la question centrale n’est pas seulement qui gouverne, mais comment le pouvoir est contrôlé.