À Goma et Bukavu, l’école devient un enjeu de souveraineté

Dans l’Est de la République démocratique du Congo, la rentrée n’est jamais seulement une affaire de calendrier. Elle dit aussi qui administre le territoire, qui protège les familles et qui décide du futur des étudiants. À quelques jours du 1er septembre 2026, Kinshasa a choisi de suspendre les activités académiques dans plusieurs établissements publics situés à Goma et à Bukavu, deux villes du Nord-Kivu et du Sud-Kivu passées sous contrôle de l’AFC/M23.

Le geste est politique autant qu’administratif. Il intervient dans un espace où le pouvoir central cherche à réaffirmer son autorité, pendant que le mouvement AFC/M23, présenté par l’ONU comme une force politico-militaire alliée au M23 et active dans l’Est congolais, tente de consolider ses propres mécanismes de gestion locale. Dans ce bras de fer, l’université et l’institut supérieur ne sont pas de simples lieux d’enseignement : ils deviennent des symboles de légitimité.

Une décision annoncée dans un climat déjà tendu

Le ministère congolais de l’Enseignement supérieur, universitaire, recherche scientifique et innovations a publié, le 25 août 2026, un arrêté suspendant temporairement les activités académiques dans plusieurs établissements publics de Goma et Bukavu. La mesure vise notamment des institutions de référence de ces deux capitales provinciales, où les autorités de Kinshasa contestent les nominations opérées par l’AFC/M23 dans la gestion universitaire.

Le gouvernement justifie sa décision par la nécessité de protéger les étudiants, de préserver la régularité des parcours et d’éviter que les diplômes ne soient fragilisés par des décisions prises hors du cadre légal national. Il a aussi annoncé des mesures spéciales pour assurer la continuité des études, afin de permettre l’accueil et l’orientation des étudiants venant des zones touchées par le conflit.

Cette suspension ne tombe pas dans le vide. Le 19 août 2026, le ministère de l’Éducation nationale et Nouvelle Citoyenneté a confirmé que la rentrée scolaire 2026-2027 serait maintenue au 1er septembre sur toute l’étendue du territoire national, avec un dispositif différencié dans les zones frappées par Ebola. Cette précision montre un point essentiel : l’État congolais veut garder la main sur le calendrier éducatif, même lorsque la sécurité ou la santé publique imposent des aménagements.

L’enseignement supérieur pris dans le rapport de force

À Goma et Bukavu, la tension dépasse la seule question des cours. Selon les éléments publics disponibles, la controverse a éclaté après la désignation par l’AFC/M23 de nouveaux responsables pour plusieurs comités de gestion d’établissements publics. Kinshasa a dénoncé des nominations illégales, puis a décidé de suspendre les activités académiques dans les zones concernées.

Du côté de l’AFC/M23, la réaction a été immédiate. Le mouvement a rejeté la décision, l’a présentée comme une politisation du secteur universitaire et a appelé les établissements à poursuivre leurs activités. Cette réponse s’inscrit dans une bataille plus large autour du contrôle des services publics dans l’Est congolais : administration, sécurité, finances, et désormais enseignement supérieur.

Le processus de Doha reste pourtant ouvert. Le 22 août 2026, une déclaration conjointe a confirmé que des représentants du gouvernement congolais et de l’AFC/M23 s’étaient réunis en Suisse, avec le soutien du Qatar, des États-Unis, de la Suisse, de l’Union africaine et de son médiateur togolais, pour évaluer la mise en œuvre du cadre de paix signé à Doha en novembre 2025. Les parties ont parlé d’un mécanisme de suivi et d’une feuille de route pour la suite des négociations.

La suspension des cours donne donc un signal contradictoire. D’un côté, Kinshasa affirme qu’il ne cède pas sur la souveraineté administrative. De l’autre, le maintien d’un dialogue de paix suppose des gestes de désescalade. Entre ces deux exigences, les étudiants deviennent les premiers exposés.

Ce que cela change pour les familles et pour la région

Sur le terrain, la mesure peut provoquer une rupture de parcours pour des milliers d’étudiants. À Goma et Bukavu, beaucoup de familles ont déjà vu leur quotidien alourdi par l’insécurité, la mobilité réduite et la pression économique. Une suspension prolongée des cours ajoute un coût immédiat : retards d’examens, incertitude sur les transferts, perte de repères pour les finalistes et fragilisation des petits revenus liés à la vie universitaire.

Pour les enseignants et les personnels administratifs, l’enjeu est tout aussi concret. Le débat ne porte pas seulement sur des nominations. Il concerne aussi le paiement, la reconnaissance des actes de gestion et la validité des décisions prises dans un territoire fragmenté. Quand deux autorités se disputent la même institution, c’est toute la chaîne académique qui vacille.

La portée dépasse enfin le seul cadre congolais. L’Est de la RDC reste un nœud régional où se croisent sécurité, diplomatie et circulation des biens et des personnes dans les Grands Lacs. L’Union africaine, le Qatar, les États-Unis et la Suisse sont déjà impliqués dans la médiation. Dans ce contexte, chaque décision touchant à l’éducation révèle un test de gouvernance : peut-on rétablir l’autorité publique sans bloquer davantage la vie sociale ?

La réponse dira aussi beaucoup du rapport de force à venir entre Kinshasa et les autorités de fait installées dans certaines zones de l’Est. Si les négociations de Doha avancent, le secteur éducatif pourrait servir de terrain d’apaisement. Si elles stagnent, l’université restera l’un des fronts les plus visibles de la fragmentation de l’État congolais.