À Addis-Abeba, une carte peut désormais faire plus qu’identifier

En Éthiopie, un document administratif change de portée. Pour des milliers de réfugiés et de demandeurs d’asile, il ne sert plus seulement à prouver une présence. Il devient aussi une clé d’accès à des services que beaucoup de résidents utilisent déjà au quotidien : l’école, la santé, un numéro de téléphone, voire un compte bancaire. Dans un pays où l’identité conditionne souvent la mobilité et l’insertion, l’enjeu dépasse la simple bureaucratie. Il touche à la vie concrète, ici et maintenant.

Le sujet s’inscrit dans la trajectoire numérique de l’État éthiopien. Le pays a engagé, depuis plusieurs années, la montée en puissance du système national Fayda, un identifiant numérique unique destiné aux résidents. Les réfugiés et demandeurs d’asile y sont progressivement intégrés par l’intermédiaire du Refugees and Returnees Service, le service public chargé des réfugiés et des rapatriés, avec l’appui du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Cette évolution intervient dans un pays qui reste l’un des plus grands pays d’accueil du continent, avec plus d’un million de réfugiés et demandeurs d’asile recensés fin juin 2026.

Le nouveau dispositif : une identité plus utile, mais conditionnée

Le mécanisme repose sur un principe simple : les réfugiés et demandeurs d’asile déjà enregistrés peuvent, avec leur consentement, voir leurs données biométriques et biographiques partagées pour obtenir un numéro Fayda, puis une carte de réfugié enrichie d’un QR code. Le système est volontaire, et il concerne les personnes âgées de 5 ans et plus, dans les camps comme dans les zones urbaines. L’objectif affiché est de rendre la carte plus fonctionnelle et plus facilement reconnue dans les démarches courantes.

Les bénéfices annoncés sont précis. Le document doit faciliter l’ouverture d’un compte bancaire, l’achat d’une carte SIM, l’accès aux établissements de santé, l’inscription à l’école et, plus largement, certaines démarches de formalisation économique. Le système est présenté comme un moyen de réduire les doublons, de limiter les risques de fraude documentaire et de rapprocher la carte de réfugié des standards administratifs appliqués aux autres résidents étrangers réguliers.

Le chantier n’est pas né en 2026. La phase pilote a été lancée à Addis-Abeba en mars 2024, avec les premières cartes biométriques délivrées à des réfugiés installés dans la capitale éthiopienne. Depuis, les chiffres publiés par l’UNHCR montrent une progression. En août 2024, 25 394 réfugiés avaient donné leur consentement et 9 669 avaient déjà reçu leur carte. Dans le rapport annuel 2024 sur l’Éthiopie, l’agence indique que 35 844 réfugiés âgés de 14 ans et plus avaient reçu une carte numérique de réfugié ou un proof of registration avec numéro Fayda, tandis que 897 581 personnes avaient été appuyées pour obtenir un document d’identité ou de statut légal.

Ce que cela change pour les réfugiés, les villes et l’économie formelle

Pour les personnes concernées, le premier effet est administratif, mais il déborde vite sur l’économie réelle. Une carte plus lisible, reliée à un identifiant national, peut réduire les blocages à l’embauche, à la scolarisation ou à l’accès aux soins. Elle peut aussi alléger une partie de la dépendance à l’aide humanitaire, surtout pour les réfugiés urbains qui cherchent à travailler, à se déplacer et à bâtir une activité durable dans les grandes villes. À Addis-Abeba, où résident plus de 71 000 réfugiés et demandeurs d’asile selon les données du portail UNHCR, cette question est particulièrement concrète.

Pour l’État éthiopien, le gain est double. D’abord, il renforce la traçabilité et la cohérence des fichiers. Ensuite, il inscrit la politique d’asile dans une logique d’inclusion administrative, plutôt que dans une gestion purement humanitaire. Cette approche parle aussi aux institutions régionales et continentales. L’Éthiopie accueille le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba et se situe dans l’aire de l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Dans cette zone, les déplacements forcés sont liés aux crises du Soudan, du Soudan du Sud, de la Somalie et aux tensions internes éthiopiennes. Une identité fiable devient alors un outil de protection, mais aussi de gouvernance.

Il faut aussi regarder l’autre face du dispositif. L’inclusion numérique ne règle pas, à elle seule, les obstacles du quotidien. Un document reconnu ne crée pas automatiquement des emplois, ne supprime pas les tensions locales et ne garantit pas un accès égal aux services quand l’offre reste limitée. Dans les zones de forte concentration, comme le Gambela ou les régions de l’Est, l’accès aux écoles, aux soins et aux marchés dépend aussi des capacités publiques, des financements et de la stabilité sécuritaire. Autrement dit, la carte aide, mais elle ne remplace ni les infrastructures ni les politiques sociales.

Une tendance africaine plus large : identité numérique et droit au service

L’expérience éthiopienne dépasse ses frontières. Le HCR pousse, sur le continent, l’idée d’une inclusion des réfugiés dans les systèmes nationaux d’identité numérique. En 2026, l’organisation a encore plaidé pour cette approche lors du rendez-vous ID4Africa à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Le message est clair : quand les États conçoivent des identités numériques robustes et interopérables, ils peuvent aussi y intégrer les populations déplacées, au lieu de les laisser dans des registres parallèles.

Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu est particulièrement fort. La région subit des mouvements croisés de réfugiés, de retours et de déplacements internes. En Éthiopie, la question des papiers touche donc à la fois la protection, la mobilité économique et la stabilité sociale. Si le dispositif continue de s’étendre au-delà d’Addis-Abeba, il pourrait devenir un précédent utile pour d’autres administrations africaines confrontées au même défi : documenter sans exclure, sécuriser sans enfermer, reconnaître sans discriminer. Le vrai test, désormais, sera celui de l’extension à plus grande échelle et de la capacité des services publics à suivre.