Un marché des téléphones plus encadré, au moment où les achats informels restent très présents
Au Cameroun, le téléphone mobile n’est plus seulement un outil de communication. Il est aussi devenu un objet fiscal, douanier et numérique à la fois. À Yaoundé comme dans les grandes villes commerçantes, la question n’est plus seulement de savoir quel modèle acheter, mais si l’appareil pourra continuer à fonctionner sur les réseaux locaux sans régularisation.
C’est dans ce contexte que les autorités camerounaises durcissent le ton. La Direction générale des Douanes a déjà confirmé, au printemps 2026, la mise en œuvre du blocage des terminaux non dédouanés sur les réseaux nationaux, en s’appuyant sur la réforme lancée en 2023 et sur la plateforme officielle de vérification des IMEI. Le ministère des Finances et les Douanes indiquent que les appareils concernés sont ceux qui n’ont pas été déclarés à l’importation et qui se connectent au réseau camerounais sans avoir été régularisés.
La mécanique est simple en apparence, mais elle touche un marché très large. Au Cameroun, les téléphones circulent par des circuits formels, mais aussi par des importations parallèles, des achats transfrontaliers et des revendeurs de quartier. La réforme vise donc autant les recettes publiques que la traçabilité des appareils. Elle s’inscrit dans une logique de contrôle déjà visible dans d’autres administrations numériques du pays, où l’IMEI sert de point d’entrée pour identifier un terminal et vérifier sa conformité.
Ce que disent les Douanes, et pourquoi la date de septembre compte
Dans la séquence la plus récente, les Douanes camerounaises ont indiqué, le 18 août 2026, que le blocage des téléphones portables non dédouanés interviendrait “dans les prochains jours”. Elles rappellent que la mesure vise les terminaux connectés à partir du 1er avril 2026 et qu’elle impose aux utilisateurs de régulariser leur situation auprès des services douaniers. Le même dispositif est présenté comme un prolongement des textes adoptés en mars 2026 pour encadrer la collecte des droits et taxes sur les téléphones, tablettes et autres terminaux numériques importés.
Le calendrier évoqué par le ministère des Finances et relayé par la presse nationale situe désormais la montée en puissance du blocage au 1er septembre 2026. Les appareils non dédouanés concernés sont ceux qui se connectent pour la première fois à un réseau local, ceux qui ont déjà reçu des messages d’alerte après le 1er avril 2026 sans réaction de leur propriétaire, ainsi que les terminaux activés en groupe par une même carte SIM après cette date et qui n’ont plus fait l’objet d’une utilisation continue. Les réseaux de Camtel, MTN Cameroun et Orange Cameroun sont appelés à appliquer la mesure.
Les autorités affirment aussi avoir mesuré l’ampleur du phénomène. En avril 2026, elles avaient annoncé avoir identifié près de 700 000 nouveaux appareils connectés sans dédouanement préalable en moins d’un mois. Ce chiffre, repris par la presse camerounaise, donne une idée de la taille du marché parallèle et du défi logistique posé à l’administration. Il montre aussi que la réforme ne touche pas une marge discrète, mais une masse de consommateurs, de petits commerçants et d’importateurs informels.
Une mesure fiscale, mais aussi un test de confiance pour l’économie numérique
Pour l’État, l’enjeu est d’abord budgétaire. Le dispositif doit permettre de collecter les droits et taxes dus à l’importation d’équipements très répandus. Les téléphones ne sont plus des biens de luxe. Ils sont devenus des outils de travail, de paiement mobile, d’enseignement et d’accès à l’information. C’est précisément pour cette raison que leur taxation et leur traçabilité ont un impact direct sur les ménages comme sur les petites activités qui dépendent du mobile au quotidien.
Pour les usagers, la réforme introduit un changement concret : un appareil acheté sans dédouanement peut voir son accès au réseau restreint, même s’il fonctionne techniquement. Le numéro IMEI, obtenu en composant *#06#, sert de clé de vérification sur la plateforme officielle des Douanes, qui permet aussi d’engager une régularisation. Cette procédure transforme le téléphone en objet administrativement visible, et non plus seulement en bien de consommation achetable librement sur le marché.
Pour les opérateurs télécoms, la mesure ajoute une couche de coopération avec l’administration. Elle suppose des échanges techniques entre les Douanes, le ministère des Postes et Télécommunications, l’ART, l’ANTIC, Camtel, MTN Cameroun et Orange Cameroun. Autrement dit, la régulation du téléphone passe désormais par une chaîne institutionnelle complète, du point d’entrée douanier jusqu’au réseau mobile. C’est un signal important dans un pays où l’économie numérique progresse vite, mais où l’informel reste très puissant.
Un signal camerounais qui dépasse les frontières nationales
Cette séquence parle aussi à toute l’Afrique centrale. Dans l’espace CEMAC, où les échanges frontaliers sont constants et où les administrations cherchent à mieux capter les recettes, le Cameroun sert souvent de terrain d’expérimentation. Le fait que des missions de benchmarking étrangères soient annoncées autour du dispositif montre que la réforme est observée au-delà de Yaoundé. Le sujet dépasse donc la seule douane : il touche à la manière dont les États africains veulent encadrer les flux de biens numériques sans casser l’accès du plus grand nombre aux outils connectés.
La suite dépendra surtout de deux choses. D’abord, la capacité de l’administration à expliquer clairement la procédure et à éviter les blocages injustifiés. Ensuite, la réaction du marché, entre régularisation, contournement et adaptation des circuits commerciaux. Au Cameroun, comme ailleurs sur le continent, la bataille autour du téléphone dit quelque chose de plus large : la place que les États veulent donner à la souveraineté fiscale dans une économie numérique devenue indispensable à la vie quotidienne.