Conakry face à une crise qui déborde le seul fait divers

À Conakry, la montagne d’ordures de Dar es Salaam n’a pas seulement cédé sous la pluie. Elle a rappelé, en quelques secondes, ce que coûte l’urbanisation sans filet quand les déchets, l’habitat précaire et l’eau de saison se rencontrent au même endroit. Dans la capitale guinéenne, le drame a frappé des familles déjà installées au bord du risque, là où la ville repousse depuis des années ses fragilités les plus visibles.

Le site concerné se trouve dans la commune de Gbessia, à Dar es Salaam, dans le Grand Conakry. Depuis longtemps, les autorités parlent de fermer cette décharge saturée, située en pleine zone urbaine et devenue à la fois un problème sanitaire, environnemental et social. L’enjeu dépasse la seule capitale : il touche la gouvernance urbaine en Guinée, mais aussi la capacité des villes ouest-africaines à traiter leurs déchets sans exposer leurs habitants.

Ce que l’on sait du drame survenu à Dar es Salaam

L’éboulement est survenu dans la nuit du samedi 22 au dimanche 23 août 2026, après de fortes pluies. Le bilan provisoire communiqué par les autorités et relayé par plusieurs médias s’est établi à au moins 31 morts et 22 blessés, avec des écarts mineurs au fil des premières dépêches, signe d’une situation encore mouvante au moment des secours. La Protection civile a servi de référence pour le chiffre de 31 décès, tandis que d’autres bilans initiaux faisaient état de 30 victimes.

Sur place, les pelleteuses ont continué de fouiller les amas d’ordures sous la pluie. Des dizaines de rescapés ont rejoint des proches, mais plus de 300 personnes, sinistrées ou installées dans des zones jugées à risque, ont été évacuées puis relogées dans une école primaire de la commune de Dixinn, à quelques kilomètres du site. Ce déplacement d’urgence montre une réalité bien connue des villes africaines denses : lorsque le sol devient dangereux, c’est souvent l’école, le voisinage et la solidarité familiale qui prennent le relais de l’État dans l’immédiat.

Le gouvernement a aussi indiqué que l’évacuation visait à éloigner les habitants encore présents sur les abords instables de la décharge. Cette décision est cohérente avec le déclassement annoncé ces derniers mois pour la fermeture progressive du site. Sur le terrain, la priorité a été double : rechercher d’éventuelles victimes et réduire le risque d’un nouvel effondrement.

Une décharge ancienne, une décision reportée, un projet enfin lancé

Dar es Salaam n’est pas un site ordinaire. La décharge est décrite depuis des années comme saturée, polluante et dangereuse. Elle a déjà été le théâtre d’un autre éboulement mortel en 2017, qui avait coûté la vie à neuf personnes, selon les rappels publiés dans la presse guinéenne. À cela s’ajoutent les incendies récurrents, allumés faute d’alternative durable pour réduire les déchets, avec une fumée qui affecte les quartiers voisins.

Face à cette accumulation de risques, les autorités ont engagé un projet de nouveau centre d’enfouissement à Kouria, dans la préfecture de Coyah, à la sortie de Conakry. Une convention de financement a été évoquée dès juillet 2022 par le gouvernement guinéen avec l’Agence française de développement. L’objectif affiché était clair : créer une infrastructure capable de remplacer une décharge urbaine devenue intenable.

Le chantier a depuis pris une valeur stratégique. L’Agence nationale d’assainissement et de salubrité publique rappelle que le Grand Conakry produit plus de 2 000 tonnes de déchets solides par jour. Dans le même temps, le projet de centre d’enfouissement technique de Baritodé est présenté comme une étape de modernisation de la filière, avec déclassement partiel du site forestier acté par décret en avril 2026. Autrement dit, la fermeture de Dar es Salaam ne relève pas d’un simple geste symbolique : elle suppose une solution de remplacement, des voies d’accès, une gouvernance claire et un financement durable.

Ce que révèle la catastrophe pour les Guinéens

Le drame met en lumière une tension classique mais rarement assumée dans les capitales ouest-africaines : la ville s’étend plus vite que ses équipements. À Conakry, les quartiers populaires subissent d’abord cette asymétrie. Ils vivent au plus près des dépôts d’ordures, des eaux stagnantes, des voies saturées et des terrains instables. Les autorités, elles, doivent gérer l’urgence sans faire disparaître d’un coup les années de croissance urbaine désordonnée.

Pour les habitants, l’enjeu est concret. Il concerne la santé respiratoire, la sécurité des maisons, l’accès aux services et le droit de rester dans un environnement viable. Pour les pouvoirs publics, il s’agit aussi de crédibilité. Depuis plusieurs années, la Guinée affiche des plans d’assainissement, des réformes de l’ANASP et des partenariats avec des bailleurs comme la Banque islamique de développement. Le bilan de Dar es Salaam rappelle que les annonces n’ont de sens que si elles se traduisent par des équipements réellement utilisables et par une gestion foncière qui évite de placer des familles au bord d’un danger connu.

Le contraste entre centre-ville et périphérie urbaine est aussi politique. Dans des communes comme Gbessia ou Dixinn, l’urgence sociale se lit immédiatement. Dans le reste du Grand Conakry, l’impact est moins spectaculaire mais tout aussi réel : la circulation des déchets, les feux de décharge et les ruissellements pollués affectent la qualité de l’air et la santé publique bien au-delà du périmètre du drame. Ce sont donc des quartiers entiers, pas seulement le site sinistré, qui paient le prix d’une filière de déchets encore incomplète.

Une alerte qui dépasse la Guinée

Dans l’espace de la CEDEAO, où les capitales côtières connaissent une croissance rapide, la crise de Dar es Salaam résonne comme un avertissement régional. Lagos, Abidjan, Bissau ou Monrovia affrontent chacune à leur manière la même question : que faire des déchets produits par des métropoles qui grandissent plus vite que leurs infrastructures ? La réponse ne peut pas être uniquement répressive ou ponctuelle. Elle passe par la planification urbaine, les sites de traitement, le tri à la source et une politique foncière cohérente.

En Guinée, la suite se joue désormais sur deux fronts. D’abord, la sécurisation du site de Dar es Salaam et la prise en charge des familles touchées. Ensuite, la mise en service effective d’une solution de remplacement, sans quoi la fermeture annoncée resterait théorique. C’est là que se mesure la portée de ce drame : il ne s’agit pas seulement d’un éboulement, mais du test le plus brutal pour la politique d’assainissement de Conakry et, plus largement, pour la capacité d’une capitale ouest-africaine à protéger ses habitants face aux risques qu’elle a longtemps laissés s’installer.