Deux urgences se chevauchent, mais l’eau insalubre ne disparaît pas avec le bruit d’une autre crise
À Kinshasa comme dans l’est de la République démocratique du Congo, les alertes sanitaires se superposent. Quand Ebola capte l’attention, le choléra continue de circuler dans les quartiers urbains, les zones lacustres et les villages où l’eau sûre reste rare. Dans un pays vaste, traversé par des déplacements de population et des difficultés d’accès aux soins, cette maladie ne se contente pas de revenir : elle s’installe là où le système sanitaire fatigue en premier.
La RDC fait face, en 2026, à une combinaison de crises qui met la santé publique sous tension. L’OMS décrit une urgence sanitaire complexe, alimentée par les conflits, les flambées répétées de choléra, de rougeole, de mpox et d’Ebola, ainsi que par un sous-financement chronique. L’est du pays concentre une grande partie des besoins, mais les poussées de choléra touchent aussi désormais des provinces du centre, de l’ouest et du nord-ouest, loin des foyers historiques.
Ce que disent les chiffres officiels
Au 28 juin 2026, l’OMS comptabilisait 32 193 cas de choléra et 908 décès en RDC depuis le 1er janvier, soit un taux de létalité de 2,8 %. En juin seulement, 3 637 nouveaux cas et 92 décès ont été rapportés. L’organisation note que 18 des 26 provinces étaient déjà touchées, avec une charge particulièrement lourde au Nord-Kivu, au Sud-Kivu et au Tanganyika.
La dynamique reste préoccupante, même quand le total mensuel ralentit. L’OMS souligne que la transmission demeure élevée à l’est, surtout dans les communautés riveraines où l’accès à l’eau potable reste insuffisant. Les déplacements, l’insécurité et les difficultés de référencement des malades continuent d’alimenter la chaîne de contamination. Dans les provinces frappées par Ebola, la coïncidence des deux alertes complique encore le triage, la surveillance et la prise en charge.
La capitale n’est pas épargnée. En mars 2026, l’OMS rappelait que Kinshasa sortait d’une année 2025 marquée par la plus grave épidémie de choléra depuis un quart de siècle, avec plus de 71 200 cas et 2 070 décès selon l’Institut national de santé publique. La ville concentrait alors 30 % des cas et 32 % des décès, ce qui montre que le choléra n’est plus seulement une affaire de zones reculées. C’est aussi un problème urbain, lié aux réseaux d’eau, à l’urbanisation rapide et à la pression sur les structures de santé.
Pourquoi la mortalité grimpe hors des foyers habituels
Le point le plus inquiétant n’est pas seulement le nombre de cas. C’est la létalité beaucoup plus élevée dans les provinces non endémiques. L’OMS constate que, sur les quatre dernières semaines observées à la fin juin, la létalité dépassait nettement celle des provinces habituellement touchées. Cette différence suggère des diagnostics plus tardifs, des références vers les structures de soins plus lentes et des capacités de traitement moins prêtes à absorber une vague soudaine.
Sur le terrain, cela se traduit par des décès qui auraient pu être évités. L’OMS alerte sur des ruptures possibles de soluté de Ringer lactate, des manques de tests rapides, des centres de traitement insuffisamment équipés et des circuits d’accueil parfois défaillants. À Lubumbashi, dans le Haut-Katanga, le délabrement du centre de traitement de Kenya a été signalé comme un frein direct à la qualité des soins. Ces faiblesses touchent d’abord les familles qui vivent loin des hôpitaux, mais elles fragilisent aussi les équipes de santé déjà débordées.
L’accès à l’eau et à l’assainissement reste, lui, le socle de la riposte. L’OMS rappelle que la prévention passe par la chloration, la désinfection des ménages, la surveillance communautaire et l’orientation rapide vers les unités de traitement. Sans cela, la maladie suit les mêmes routes que les marchés, les rivières, les campements de pêche et les axes de déplacement. Le choléra n’est donc pas seulement une crise médicale ; c’est un révélateur des inégalités d’infrastructures.
Une riposte sanitaire sous pression dans l’est du pays
MSF observe la même fragilité, mais avec un angle très concret : la guerre et l’insécurité perturbent la réponse. Dans l’est du pays, l’organisation dit avoir continué à soigner des patients du choléra à Bukavu, Shabunda et Goma, où une flambée a été prise en charge entre mai et début août 2026. Au total, plus de 2 410 patients ont été traités dans des structures soutenues par MSF.
L’organisation humanitaire insiste aussi sur un effet de débordement. Quand Ebola mobilise une grande part des ressources, les autres urgences risquent d’être reléguées. MSF appelle donc à maintenir les soins, les financements et les équipes dédiées au choléra, à la rougeole et au paludisme. Son message est simple : dans les provinces de l’est, la population ne traverse pas une crise à la fois, mais plusieurs en même temps.
Cette lecture est essentielle pour la RDC. Les coupures logistiques, les routes difficiles, les fermetures de points d’entrée et les mouvements de population rendent chaque interruption plus coûteuse. Quand les familles retardent la consultation par peur, par distance ou faute d’argent, la maladie gagne du terrain. Quand les structures manquent de lits, de chlore ou d’eau propre, la mortalité augmente. Le problème n’est donc pas seulement l’existence du choléra, mais la vitesse à laquelle le système de santé peut répondre.
Ce que cette flambée dit de la RDC et de la région
Le choléra en RDC dépasse le seul cadre national. Il circule dans un espace de mobilité régionale, au contact des Grands Lacs et de plusieurs corridors frontaliers. Tant que les zones les plus touchées resteront exposées à l’insécurité, au manque d’eau potable et à des ruptures d’approvisionnement médical, la maladie restera difficile à contenir durablement. L’enjeu concerne donc aussi la coopération sanitaire régionale, la préparation des provinces frontalières et la capacité des partenaires à financer des réponses rapides, coordonnées et continues.
À l’échelle continentale, le cas congolais rappelle une réalité plus large : plusieurs pays africains ont connu en 2026 des hausses simultanées de choléra, notamment le Nigeria, la RDC et le South Sudan. L’OMS situe cette poussée dans une vague régionale plus vaste, marquée par des conflits, des déplacements et des déficits WASH, c’est-à-dire d’eau, d’assainissement et d’hygiène. Pour Kinshasa, l’enjeu immédiat est clair : garder le choléra visible, même quand d’autres urgences sanitaires occupent le devant de la scène.