Un dossier judiciaire qui dépasse la seule affaire des tournages

À Lomé, une interpellation survenue sur une route du nord est devenue un test de confiance entre l’État togolais, la presse étrangère et les professionnels togolais qui travaillent avec elle. Dans un pays où la sécurité reste un sujet central, surtout dans l’extrême nord, chaque contrôle administratif prend vite une portée politique et diplomatique.

Le Togo est au cœur d’une zone ouest-africaine où les frontières pèsent désormais autant que les capitales. Les Savanes, région frontalière du Burkina Faso, vivent sous état d’urgence sécuritaire depuis le 13 juin 2022, après des attaques attribuées à des groupes armés venus du sahel burkinabè. Dans le même temps, Lomé cherche à maintenir son image de hub stable au sein de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, alors que la coopération sécuritaire s’intensifie et que la surveillance des flux s’est durcie.

Ce que dit Lomé, et ce que contestent les défenseurs des détenus

Samedi 22 août 2026, les ministères togolais de la Sécurité et de la Justice ont pris la parole pour la première fois publiquement sur le dossier de Gaël Mocaër, Sebastian Perez Pezzani et Fred Vedomey. Les autorités disent que la justice dispose d’« indices graves et concordants » et que l’ouverture de poursuites pour « fausses déclarations » est justifiée. Elles soutiennent aussi que l’autorisation de tournage délivrée le 19 juin 2026 au nom du collaborateur togolais ne couvrait pas la zone des Savanes.

Selon les informations recoupées par RSF et l’Associated Press, les trois hommes ont été arrêtés le 27 juillet à Kara, dans le nord du pays, alors qu’ils tournaient un épisode de la série documentaire « Les routes de l’impossible » pour France Télévisions. Ils ont ensuite été placés en détention provisoire à Lomé le 17 août, après une présentation au parquet. Le même enchaînement a été confirmé par plusieurs médias, dont AP, Euronews et Ouestaf, qui ont également rapporté la version des autorités togolaises.

De leur côté, les avocats des détenus contestent les faits. Leur ligne de défense est simple : l’équipe dit avoir travaillé dans un cadre déclaré, avec des démarches présentées comme conformes, et affirme avoir dépassé une zone sans intention de contourner la réglementation. RSF, pour sa part, demande leur libération immédiate et affirme que l’un des deux réalisateurs français souffre de graves problèmes de santé, ce que l’organisation décrit comme une urgence médicale.

Le nord du Togo, une zone sous vigilance accrue

Le cœur du dossier ne se limite pas à une autorisation de tournage. Il se situe dans une région où l’État togolais a renforcé ses dispositifs depuis 2022, au nom de la lutte contre les incursions armées venues du Burkina Faso. L’état d’urgence sécuritaire dans les Savanes a été prorogé à plusieurs reprises, et le gouvernement continue de présenter cette zone comme un espace soumis à un régime particulier de sensibilité sécuritaire.

Dans ce contexte, l’usage d’un drone ou la simple présence d’une équipe de tournage dans certaines localités peuvent être lus, par les autorités, comme une atteinte aux règles de sécurité. C’est là que le dossier prend une dimension plus large : au Togo, la question n’est pas seulement de savoir si une équipe a respecté une procédure. Il s’agit aussi de savoir comment l’État encadre l’accès à des zones qu’il considère exposées, et comment il arbitre entre contrôle du territoire, circulation de l’information et travail des médias.

Les autorités togolaises ont déjà montré qu’elles pouvaient durcir le ton face aux médias français. En juin 2025, elles ont suspendu RFI et France 24 pendant trois mois, en leur reprochant une couverture jugée biaisée de manifestations contre le pouvoir. Cette décision, largement commentée, a installé un climat de méfiance durable entre Lomé et certains médias francophones extérieurs. Le dossier des réalisateurs s’inscrit donc dans une séquence plus longue, faite de crispations sur la parole publique, la sécurité et le contrôle de l’espace médiatique.

Un signal pour la région et pour la relation entre Lomé et Paris

Au-delà du cas individuel, l’affaire dit quelque chose du moment régional. Plusieurs pays du Sahel ont redéfini leurs partenariats militaires, réduit la place de la France et renforcé d’autres coopérations. Le Togo, lui, avance sur une ligne plus pragmatique : il garde des liens sécuritaires avec Paris tout en affirmant sa souveraineté sur ses procédures internes. Le site officiel togolais a récemment mis en avant l’approfondissement de la coopération antiterroriste avec la France, preuve que les deux capitales veulent maintenir des canaux ouverts malgré les tensions.

Pour la population des Savanes, la priorité reste la sécurité concrète, la mobilité et la continuité des activités économiques. Pour les journalistes, fixeurs et techniciens togolais, le dossier rappelle qu’un travail de terrain dans une zone sensible demande désormais une vigilance administrative maximale. Pour l’État, enfin, l’enjeu est d’éviter qu’un contentieux judiciaire ne soit interprété comme une fermeture plus large à l’encontre des regards extérieurs.

La suite se jouera à Lomé, devant les juridictions togolaises, mais aussi dans le suivi diplomatique entre la France et le Togo. Le gouvernement affirme que les détenus bénéficient d’un conseil, d’une assistance consulaire et de conditions conformes aux normes internationales. Les défenseurs des réalisateurs, eux, continuent de demander leur remise en liberté. Entre ces deux récits, la justice togolaise devra trancher en laissant peu de place à l’ambiguïté.