Un rapprochement qui dit beaucoup de la politique des identités en Afrique du Sud
En Afrique du Sud, des mouvements qui se présentent comme des défenseurs de communautés marginalisées cherchent de plus en plus à peser par le droit, le lobbying et l’action locale. C’est dans ce registre que March and March, connu pour ses campagnes contre les étrangers en situation irrégulière, et AfriForum, un puissant groupe de défense des intérêts afrikaners, ont annoncé la mise en place d’un groupe de travail commun. Le signal est fort : la bataille ne se joue plus seulement dans la rue, mais aussi dans les tribunaux, les conseils municipaux et les réseaux d’influence.
Le contexte sud-africain explique en partie cette convergence. Le pays reste la première économie d’Afrique australe, avec Pretoria comme capitale administrative, mais il affronte une pression durable sur l’emploi, les services publics et la gestion migratoire. À l’échelle régionale, cette tension déborde la seule frontière nationale et concerne aussi la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, puisque la mobilité de travail et les circulations informelles structurent encore une grande partie des échanges régionaux.
Ce que les deux organisations veulent bâtir
March and March a récemment confirmé qu’elle ne comptait pas se transformer en parti politique. Son option est différente : créer le SA First Forum, une structure de plaidoyer et de contentieux, ainsi qu’une fondation caritative. La cheffe du mouvement, Jacinta Ngobese-Zuma, a présenté cet outil comme un levier pour agir sur les dossiers de droits, de services et de justice sociale, tout en gardant une identité de mouvement civique.
AfriForum, de son côté, se décrit comme une organisation de défense des droits civiques et des intérêts afrikaners, attachée à la langue, à l’identité et à des structures communautaires autonomes. Dans ses propres documents, elle affirme travailler à la protection de la culture et de l’afrikaans, tout en disant défendre des droits constitutionnels plus larges. Cette architecture, faite de juristes, de campagnes publiques et de pression institutionnelle, sert désormais de modèle à March and March.
Le rapprochement a été confirmé publiquement début août 2026, après plusieurs semaines de mobilisation anti-immigration marquées par des marches à Durban et ailleurs dans le pays. En juin, March and March a encore organisé une grande démonstration à Durban autour de l’exigence de départ des étrangers sans papiers, avant d’annoncer le 30 juin comme échéance de “self-deportation” pour les personnes visées. Les rassemblements ont parfois été escortés par d’autres groupes politiques, mais aussi traversés par des tensions avec la police.
Une alliance de méthode plus que d’idéologie
À première vue, l’association paraît contre-intuitive. L’un des mouvements se revendique d’une cause noire sud-africaine, l’autre d’une minorité afrikaner longtemps associée à la défense des privilèges blancs dans l’histoire du pays. Pourtant, les deux partagent une même grammaire politique : la mise en avant d’une communauté supposément menacée, la dénonciation d’un État jugé défaillant, et la conviction que la société peut être réorganisée par des structures parallèles d’entraide, d’éducation et de défense juridique.
C’est là que le groupe de travail prend son sens. March and March veut apprendre à agir comme un lobby, pas seulement comme un mouvement de rue. AfriForum, lui, apporte une expérience ancienne de plaidoyer, de contentieux et de construction institutionnelle. En clair, l’objectif commun n’est pas seulement de protester, mais d’obtenir des résultats durables dans l’espace public sud-africain.
Mais cette stratégie comporte un risque. En se rapprochant d’une organisation comme AfriForum, souvent critiquée pour son discours identitaire, March and March peut brouiller son image auprès de ceux qui voyaient dans ses marches un cri social avant tout centré sur le chômage, le coût de la vie ou la sécurité. Le mouvement prend aussi le risque de normaliser un cadrage communautaire du débat public, alors que la Constitution sud-africaine protège les droits de tous, qu’ils soient citoyens, réfugiés, demandeurs d’asile ou étrangers en situation irrégulière.
Migration, droits et ordre public : l’équation la plus sensible du moment
Le dossier migratoire reste explosif. En avril 2026, le gouvernement sud-africain a annoncé plus de 109 000 expulsions sur deux ans, dans le cadre d’un durcissement de l’application de la loi. En juillet, la présidence et la police ont aussi mis en avant des dizaines de milliers de rapatriements et des milliers d’arrestations liées aux infractions à la législation migratoire. Ces chiffres montrent que l’État mène déjà sa propre offensive sur ce terrain, ce qui laisse peu d’espace politique aux groupes civiques pour imposer leur agenda sans créer de frictions.
Le débat est d’autant plus sensible que Pretoria doit concilier deux exigences. D’un côté, répondre à une opinion publique inquiète face à l’emploi, aux soins, à l’école et à la criminalité. De l’autre, éviter que la frustration sociale ne se transforme en chasse aux personnes. La présidence a rappelé en 2026 que seuls les officiers autorisés peuvent agir contre les violations de la loi, et que la Constitution doit rester la boussole. Ce rappel vaut autant pour les patrouilles citoyennes que pour les responsables politiques.
Pour la population, la conséquence est concrète. Dans les quartiers populaires et les villes intermédiaires, les habitants attendent des réponses sur les écoles, les cliniques, la sécurité et le logement. Dans l’économie informelle, la concurrence pour les petits emplois alimente des tensions quotidiennes. Dans les élites municipales et militantes, en revanche, le combat devient un instrument de mobilisation électorale, juridique et médiatique. C’est précisément ce glissement qui explique la montée de structures comme SA First Forum ou les campagnes d’AfriForum.
Ce que l’Afrique australe doit regarder de près
Au-delà du cas sud-africain, l’enjeu concerne toute l’Afrique australe. Les mouvements de main-d’œuvre, les économies frontalières et les flux de réfugiés placent la SADC face à une question durable : comment garantir la circulation régionale sans nourrir les discours d’exclusion ? Si le modèle du groupe de pression identitaire s’installe, d’autres pays de la région pourraient voir émerger des organisations cherchant, elles aussi, à transformer la colère sociale en architecture de lobbying.
La suite dépendra de deux choses. D’abord, la capacité du gouvernement sud-africain à faire respecter la loi sans déléguer l’ordre public à des civils. Ensuite, la faculté de mouvements comme March and March à prouver qu’ils peuvent défendre des revendications légitimes sans nourrir la stigmatisation. Dans un pays où les fractures sociales restent profondes, la ligne entre revendication communautaire et fermeture politique est étroite. C’est désormais là que se joue une partie du débat public sud-africain.