Une insécurité qui brouille les lignes

Dans le centre du Nigeria, la violence ne se contente pas de tuer. Elle déplace des familles, détruit des champs, vide des villages et alimente une bataille de récits. À Mangu, dans l’État du Plateau, cette réalité prend une forme brutale : des communautés entières vivent au rythme des attaques, des représailles et des soupçons croisés. Les chrétiennes et les chrétiens y sont souvent exposés, mais ils ne sont ni les seules victimes ni les seuls concernés par une crise où s’entremêlent religion, terre, bétail, banditisme et effondrement de la protection publique.

Ce débat dépasse le cas nigérian. À Abuja, les autorités contestent toute lecture strictement confessionnelle. À l’étranger, certains élus et organisations plaident au contraire pour une qualification plus nette des persécutions. Entre ces deux lectures, la population paye le prix le plus lourd. Le Nigeria, première économie d’Afrique, reste aussi l’un des foyers les plus sensibles de l’Afrique de l’Ouest en matière de sécurité intérieure, dans un espace régional où la CEDEAO peine à enrayer la circulation des armes, des groupes criminels et des violences transfrontalières.

Plateau, Kaduna, Niger : la même carte, des visages différents

Le 17 et le 18 août 2026, une attaque contre Bin-Per, dans le district de Kombun, a ravivé l’alarme dans l’État du Plateau. Des hommes armés ont frappé de nuit, maison par maison, selon les récits locaux. Au moins 24 corps ont été enterrés le lendemain, tandis que certaines sources de terrain ont parlé de 25 ou 26 morts, sans qu’un bilan définitif n’ait encore été stabilisé. L’Assemblée de l’État du Plateau a également évoqué 38 habitations incendiées à Bin-Per et dans les localités voisines de Jwak et Murish.

Quelques jours plus tôt, à Jwak Maitumbi, la tension avait déjà tourné à l’affrontement entre jeunes Mwaghavul et éleveurs peuls. Le 12 août, trois personnes avaient été tuées avant l’intervention de troupes de l’opération Enduring Peace, déploiement militaire chargé de contenir les foyers de crise dans la Middle Belt. Puis, le 16 août, les récits se sont totalement opposés. D’un côté, des habitants ont décrit une attaque meurtrière contre des fidèles se rendant au culte dominical. De l’autre, une publication suivie par les services de sécurité a rapporté une riposte visant des habitations peules. Aucun élément public indépendant n’a encore tranché entre ces versions.

Cette incertitude n’est pas un détail. Dans le Plateau, comme dans le Kaduna, le Niger ou une partie du Borno, les violences suivent rarement une seule logique. Elles se nourrissent de conflits agricoles et pastoraux, de représailles communautaires, d’opérations de rançon et, par endroits, de la présence de groupes djihadistes. À cela s’ajoute une difficulté majeure : les victimes appartiennent souvent à des communautés chrétiennes ou musulmanes déjà fragilisées, ce qui rend chaque attaque politiquement explosive, mais pas toujours simple à qualifier juridiquement.

Les chiffres d’une crise, la bataille autour du sens

Le dossier a pris une dimension internationale après la publication de l’Index mondial de persécution des chrétiens 2026. L’ONG Open Doors y affirme avoir recensé 4 849 chrétiens tués dans le monde pour leur identité religieuse sur la période allant du 1er octobre 2024 au 30 septembre 2025. Selon la même source, 3 490 de ces morts se trouvent au Nigeria, et 2 293 des 3 302 enlèvements comptabilisés dans le monde s’y concentrent aussi. L’organisation estime en outre à environ 16 millions le nombre de chrétiens déplacés par la violence et les conflits en Afrique subsaharienne.

Ces chiffres nourrissent toutefois une controverse méthodologique ancienne. Le politiste Marc-Antoine Pérouse de Montclos rappelle qu’une partie des morts attribuées à la persécution religieuse relève aussi du banditisme, des litiges fonciers, des rivalités d’éleveurs et d’agriculteurs ou de dynamiques criminelles qui débordent la seule question confessionnelle. Cette prudence ne nie pas les attaques contre des croyants. Elle invite à distinguer, cas par cas, ce qui relève de la foi, de la terre, de l’argent ou de la vengeance.

La voix de l’Église catholique nigériane s’inscrit dans cette même ligne de vigilance. L’évêque de Sokoto, Matthew Hassan Kukah, refuse le terme de « génocide » pour l’ensemble du pays et insiste sur un point central : le droit international ne se contente pas du nombre de victimes, il examine l’intention, la systématicité et le ciblage. Sa position n’efface pas les meurtres de chrétiens. Elle rappelle qu’au Nigeria, les musulmans subissent eux aussi de lourdes pertes dans les mêmes zones de rupture sécuritaire.

Abuja sous pression, l’Afrique de l’Ouest en arrière-plan

À Abuja, la réponse officielle reste tournée vers l’insécurité générale et la lutte contre les groupes armés. En juin 2026, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la liberté de religion ou de conviction, Nazila Ghanea, a visité le pays et alerté sur l’impact de l’insécurité, de la violence et de l’impunité sur la liberté religieuse. Quelques semaines plus tard, le Parlement européen a adopté une résolution sur la persécution de chrétiens au Nigeria, liée notamment au massacre de Kawel, avec 510 voix pour, 1 contre et 86 abstentions.

Cette séquence place le gouvernement nigérian face à deux fronts. Sur le plan intérieur, il doit protéger les villages de la Middle Belt, sécuriser les routes rurales et restaurer une présence de l’État là où les habitants ne voient souvent arriver les forces de sécurité qu’après les attaques. Sur le plan diplomatique, il lui faut éviter que le dossier ne soit capté par des récits extérieurs simplificateurs, notamment ceux qui réduisent la crise à un affrontement religieux unique. Le Nigeria, dirigé depuis Abuja, sait que cette lecture peut peser sur ses relations avec les partenaires occidentaux, mais aussi sur sa propre cohésion nationale.

L’enjeu dépasse d’ailleurs le seul Nigeria. Au Sahel, au bassin du lac Tchad et dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest et du centre, la violence contre les civils prend des formes voisines : attaques de villages, enlèvements, rançons, déplacements forcés, destruction de moyens de subsistance. Open Doors classe aussi le Mali, le Burkina Faso, la République démocratique du Congo et le Mozambique parmi les pays les plus touchés, mais avec des dynamiques différentes. Cette comparaison rappelle qu’il n’existe pas une seule crise africaine des religions, mais plusieurs conflits locaux où la faiblesse de l’État, les économies armées et les fractures sociales se renforcent mutuellement.

Au fond, la question posée au Nigeria est celle de la protection concrète. Comment empêcher qu’un village comme Bin-Per devienne le prochain nom d’une longue liste ? Comment sécuriser les cultes, les marchés, les écoles et les pâturages sans enfermer les communautés dans une lecture confessionnelle stérile ? Tant que ces réponses resteront incomplètes, les victimes continueront d’être visibles dans les bilans, mais encore trop souvent absentes des politiques publiques.