À Lussas, des images africaines prennent leur place dans un marché encore trop fermé

Dans le documentaire, tout se joue souvent avant la salle. Il faut écrire, tourner, monter, puis surtout trouver des programmateurs, des lieux de diffusion et des publics. C’est là que se décide, très concrètement, la place d’un film dans le débat culturel. À Lussas, en Ardèche, la 38e édition des États généraux du film documentaire se déroule du 16 au 22 août 2026, avec 130 films au programme et une section spéciale consacrée à la jeune création d’Afrique subsaharienne.

Le choix n’est pas anodin. Depuis 1989, ce rendez-vous français se veut un espace de circulation pour le cinéma du réel, sans compétition ni palmarès. Cette année, il ouvre aussi une fenêtre sur un continent dont les documentaires existent, se renouvellent et s’exportent, mais rencontrent encore des obstacles de diffusion hors de leurs réseaux habituels. Le festival annonce par ailleurs une traversée du documentaire tunisien à travers 13 films, inscrite dans la Saison Méditerranée 2026.

Une sélection qui relie Dakar, Kisangani, Khartoum et le sud tunisien

La programmation africaine de Lussas ne réduit pas le continent à une humeur ni à un seul registre. Elle rassemble des récits très situés. Le site du festival explique que cette sélection « marque un retour » et revendique un regard intérieur sur le réel, attentif aux failles, aux gestes et aux manières d’habiter le monde. Les séances sont animées par Madeline Robert, en présence annoncée de Cyrielle Raingou, Nelson Makengo et David Bingong.

Parmi les films mis en avant, Liti Liti de Mamadou Khouma Gueye suit sa mère dans la banlieue de Dakar, à Guinaw Rail, alors que le train express régional et les grands travaux urbains redessinent le quartier. Le film a été présenté dans plusieurs festivals internationaux et, selon les informations de distribution publiées par ses partenaires, il dure 76 minutes et associe le Sénégal, la Belgique et la France.

Avec Catcher, Derhwa Kasunzu travaille un autre angle : celui de la mémoire sportive à Kisangani, en République démocratique du Congo. La fiche du FESPACO présente le cinéaste comme basé dans cette ville et rappelle que le film y ancre son récit. Le documentaire a circulé dans les festivals africains et s’inscrit dans une génération qui filme ses lieux depuis l’intérieur, sans exotiser ni surjouer la distance.

La même logique traverse Tomates maudites de Marwa Tiba. La fiche du film documentaire précise qu’il est tunisien, réalisé en 2025, et qu’il suit des producteurs du sud du pays confrontés aux contraintes climatiques et agricoles. Le film a été retenu dans la sélection « Route du Doc : Tunisie » de Lussas.

Cette diversité géographique compte. Elle évite de transformer l’Afrique subsaharienne en bloc homogène. Le Sénégal n’y raconte pas la RDC, la RDC ne dit pas le Cameroun, et la Tunisie ouvre encore un autre dossier : celui des mutations agricoles et de la pression climatique sur les zones du sud. Le cinéma documentaire permet précisément cela. Il relie des réalités sans les confondre.

Ce que dit cette programmation sur les villes africaines et sur la circulation des films

Le cœur politique de cette sélection se trouve peut-être là : dans les villes en mouvement. Dakar s’étend, se fragmente et se modernise par grands chantiers. Kisangani continue d’écrire sa propre mémoire urbaine à travers des figures locales. Khartoum, dans les récits filmés, reste un espace où la ville et la vie quotidienne portent les traces d’un basculement historique. Même quand le film est intime, il finit par dire quelque chose de collectif : la maison, le quartier, le travail, les routes, l’eau, le train.

Le cas sénégalais est particulièrement parlant. Le TER Dakar-Diamniadio, devenu un symbole de modernisation urbaine, a aussi transformé des quartiers populaires et leurs usages. C’est ce type de tension que les documentaires retenus à Lussas font émerger : d’un côté, les récits de développement portés par l’État ; de l’autre, les déplacements, les pertes de repères et les mémoires de voisinage qui accompagnent ces projets. Le film devient alors un outil d’archive sociale, pas seulement un objet esthétique.

La programmation tunisienne dit, elle aussi, quelque chose d’important. Depuis 2011, le pays a vu émerger une génération de cinéastes qui documente les recompositions sociales, politiques et environnementales. Lussas en retient 13 films pour sa « Route du Doc », signe que le documentaire tunisien n’est plus un simple sujet d’étude mais un corpus vivant, déjà structuré, déjà lisible hors des frontières nationales.

Reste la question de la circulation. Un festival comme Lussas joue un rôle de passerelle, mais il ne remplace ni les salles africaines, ni les plateformes régionales, ni les circuits de télévision publique, ni les réseaux d’éducation à l’image. Le vrai enjeu, pour les cinéastes du continent, est de multiplier les points d’entrée. Un film documentaire ne gagne pas seulement à être sélectionné. Il gagne à être vu à Dakar, Kinshasa, Douala, Tunis, Abidjan ou Khartoum, par des publics qui reconnaissent les lieux, les usages et les tensions qu’il raconte. C’est là que se construit sa durée.

Une portée continentale qui dépasse largement le cadre d’un festival français

À l’échelle panafricaine, cette édition de Lussas confirme une évolution nette : les documentaires africains ne demandent plus seulement à être « découverts ». Ils cherchent des conditions de visibilité à la hauteur de leur maturité artistique. Le festival ardéchois, qui revendique depuis des années une mission de transmission, offre une scène importante. Mais le centre de gravité, lui, reste sur le continent, là où se jouent les financements, la critique, la programmation et la mémoire des images.

Il faut aussi lire cette sélection comme un signal pour les institutions culturelles africaines. Quand des œuvres venues du Sénégal, de la RDC, du Cameroun, du Soudan ou de Tunisie circulent ensemble, elles dessinent une cartographie de préoccupations communes : urbanisation accélérée, rapports entre mémoire et déplacement, agriculture sous contrainte climatique, transmission familiale, et place d’une jeunesse qui filme son époque au lieu de la commenter de loin. Ce sont là des sujets d’aujourd’hui, pas des curiosités périphériques.

La suite se jouera après le festival. Les dates de sélection, les reprises en ligne, les invitations dans d’autres rendez-vous méditerranéens ou africains compteront autant que la projection à Lussas. Pour les films retenus, le vrai test sera celui du passage : sortir du cercle des professionnels, entrer dans les écoles, les ciné-clubs, les chaînes culturelles et les plateformes capables de toucher des publics africains dispersés. C’est à cette échelle que le documentaire peut devenir un langage commun du continent, sans perdre ses accents locaux.