Quand les récits circulent plus vite que les faits

Dans la bataille mondiale de l’information, les médias africains ne cherchent plus seulement des équipements ou des stages. Ils veulent désormais peser sur la manière dont le continent est raconté, à l’heure où les vidéos courtes, l’intelligence artificielle et les plateformes numériques bousculent la production audiovisuelle. C’est dans ce cadre que le 7e Forum sur la coopération sino-africaine dans le domaine des médias s’est ouvert à Beijing, avec l’ambition affichée de relier développement technologique, circulation des contenus et formation des professionnels.

L’enjeu est clair pour les acteurs africains : ne pas rester de simples récepteurs de contenus produits ailleurs. Le président-directeur général de l’Union africaine de radiodiffusion, Grégoire Ndjaka, a défendu à Beijing l’idée que la transformation numérique impose des mécanismes durables de formation, notamment sur l’usage de l’IA dans les rédactions et les studios. Il a aussi rappelé qu’une session de formation avait réuni, en début d’année à Banjul, en Gambie, une soixantaine de journalistes africains autour de la production assistée par l’intelligence artificielle.

Un cadre sino-africain déjà installé, mais en mutation

Ce forum s’inscrit dans une relation médiatique déjà ancienne entre la Chine et l’Afrique. La coopération audiovisuelle a pris de l’ampleur au fil des éditions précédentes, avec des échanges de contenus, du doublage multilingue et des formations techniques. En 2024, la sixième édition avait déjà placé la modernisation au centre des discussions, signe que le dossier ne se limite plus à la diplomatie culturelle.

L’édition 2026 intervient aussi dans un contexte politique plus large. La Chine et l’Afrique marquent cette année les 70 ans de leurs relations diplomatiques, tandis que 2026 a été proclamée année des échanges humains et culturels entre les deux parties. Les organisateurs ont annoncé que le forum se tiendrait du 19 au 21 août au Centre des conférences de Beijing, sous un thème centré sur les opportunités de développement et l’avenir de l’audiovisuel.

Le format du rendez-vous montre aussi l’évolution du partenariat. D’après les éléments publiés par Xinhua, l’événement est coorganisé par l’Administration nationale de la radio et de la télévision de Chine, la municipalité de Beijing et l’Union africaine de radiodiffusion. Cette triple architecture dit quelque chose du rapport de forces : l’État chinois pilote, les institutions africaines négocient leur place, et les médias cherchent à transformer cette coopération en capacité concrète.

Ce qui a été dit à Beijing

À l’ouverture du forum, les participants africains ont insisté sur un point : la coopération ne doit plus se limiter aux dons d’équipement ou aux échanges symboliques. Elle doit aussi permettre des coproductions, une meilleure présence des contenus africains sur les marchés étrangers et une circulation plus équilibrée des récits. Dans sa couverture du rendez-vous, China Daily rapporte que les représentants africains ont appelé à dépasser le simple appui matériel pour aller vers une narration à deux sens, plus utile aux publics des deux continents.

Le rôle de l’IA revient au premier plan. Grégoire Ndjaka a présenté cette technologie comme un levier de rattrapage pour les médias africains, à condition que le continent s’approprie les outils au lieu de les subir. L’idée n’est pas seulement technique. Elle touche à la langue, aux formats, à la collecte de l’information et à l’autonomie éditoriale. Dans plusieurs pays africains, des rédactions déjà fragilisées par la pression économique voient dans ces outils un moyen de produire plus vite, mais aussi un risque de dépendance si les formations et les normes restent contrôlées de l’extérieur.

Les chiffres donnés par Xinhua illustrent cette montée en puissance des échanges. Entre septembre 2024 et fin juin 2026, 133 œuvres audiovisuelles et 60 épisodes d’émissions sur l’agriculture ont été doublés ou sous-titrés en anglais, en français, en arabe et en swahili, puis diffusés dans plusieurs pays africains. Cela montre une stratégie très concrète : adapter les contenus aux marchés locaux, plutôt que de les livrer dans une seule langue et un seul imaginaire.

Ce que cette coopération change, et pour qui

Pour les gouvernements, ce type de forum offre un espace diplomatique utile. Il permet d’afficher une coopération Sud-Sud, au moment où le continent cherche à diversifier ses partenariats dans les secteurs des technologies, des infrastructures et des médias. Pour la Chine, l’enjeu est aussi stratégique : mieux être comprise en Afrique, mais aussi faire entrer ses productions audiovisuelles dans les circuits de consommation du continent. Pour les institutions africaines, la marge de manœuvre se joue dans la capacité à imposer des priorités claires : transfert de compétences, présence des langues africaines, accès aux catalogues, et renforcement des médias publics et privés locaux.

Pour les professionnels, l’intérêt est immédiat. Dans les capitales comme dans les villes moyennes, la question n’est pas seulement celle des écrans ou des studios. Elle concerne la formation, la maintenance, la circulation des images, la monétisation des contenus et l’usage de nouvelles chaînes de production. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, y compris à Banjul, l’enjeu est particulièrement visible : les rédactions doivent composer avec des moyens limités, une demande croissante d’information numérique et la nécessité de publier vite sans sacrifier la vérification. Le forum Beijing 2026 met précisément ce triptyque sur la table.

La dimension continentale est importante. L’Union africaine de radiodiffusion, qui sert de plateforme de coordination à des médias publics et privés africains, se trouve au cœur de cette négociation. L’organisation rappelle depuis longtemps que la coopération médiatique peut aussi servir la souveraineté narrative du continent. Déjà en 2016, une déclaration issue d’un forum similaire à Beijing défendait l’idée d’accroître les échanges de personnels et d’informations entre médias chinois et africains. Dix ans plus tard, le vocabulaire a changé, mais l’idée reste la même : celui qui maîtrise les outils de production et de diffusion pèse davantage dans l’espace public mondial.

Ce qu’il faudra surveiller maintenant, ce sont les traductions concrètes du forum : nouvelles formations, coproductions, plateformes partagées, et place réelle donnée aux médias africains dans les circuits de diffusion. À l’échelle du continent, la question dépasse la Chine. Elle dit quelque chose de la place que l’Afrique veut prendre dans l’économie mondiale des contenus, dans la régulation de l’IA et dans la fabrication de ses propres récits.