À Djibouti, le football dépasse le terrain

Dans un pays où chaque infrastructure compte, le football n’est pas seulement une affaire de résultats. C’est aussi un test de gouvernance, de confiance et d’usage de l’argent public ou quasi public. À Djibouti, la polémique qui secoue la Fédération djiboutienne de football révèle précisément cela : quand les clubs doutent de la manière dont les fonds sont gérés, c’est toute la chaîne du développement sportif qui se fragilise.

Le sujet prend une portée particulière dans un pays de la Corne de l’Afrique où le football reste l’un des rares espaces de visibilité nationale et régionale. La fédération djiboutienne est affiliée à la FIFA depuis 1994 et à la CAF depuis 1994, et elle appartient au sous-ensemble est-africain CECAFA, la zone qui regroupe les fédérations d’Afrique de l’Est. Dans ce cadre, Djibouti n’est pas isolé : ses difficultés de gestion, ses infrastructures et ses ambitions sont lues à l’échelle d’un environnement sportif régional très concurrentiel.

Ce que disent les audits et les chiffres

L’affaire repose sur un rapport d’inspection gouvernementale de 2024, rendu public tardivement selon plusieurs sources, qui met en cause des procédures de marchés jugées défaillantes dans le projet du nouveau siège fédéral. Le document évoque du favoritisme dans l’attribution du contrat et des surfacturations sur plusieurs postes. Des fonds versés par l’Arabie saoudite pour ce chantier auraient aussi été affectés de manière contestée. Le gouvernement, sollicité, n’a pas répondu publiquement aux questions soulevées par la presse internationale au moment de la reprise de l’affaire.

Le débat ne se limite pas à une querelle interne. Il touche aussi les bailleurs du football djiboutien. La FIFA présente Djibouti comme un bénéficiaire actif de son programme Forward, avec 4,925,732 dollars engagés pour les infrastructures, puis 943,501 dollars pour le renforcement des capacités, 750,000 dollars pour d’autres projets, 331,079 dollars pour le soutien aux sélections nationales et 299,688 dollars pour les compétitions. La même page indique trois centres techniques et huit terrains financés dans le pays. Ce volume explique pourquoi toute suspicion de mauvaise gestion pèse lourd : la fédération administre des moyens rares dans un écosystème sportif fragile.

Les tensions sont aussi humaines. Un membre du comité exécutif, Mohamed Elmi Farah, a démissionné le 12 août, en disant avoir des inquiétudes sur la gestion et l’utilisation des ressources de la fédération. De son côté, Souleiman Hassan Waberi, président de longue date de l’instance, affirme que la FIFA a confirmé qu’aucun mécanisme de contrôle n’avait révélé de mauvaise utilisation des fonds versés. Il reconnaît toutefois des lacunes dans certaines procédures d’appels d’offres, qu’il attribue aux contraintes locales d’approvisionnement à Djibouti.

Des clubs en colère, une institution sous pression

Sur le terrain, la crise est perçue comme un problème de redistribution. Des responsables de clubs locaux estiment que les ressources de la fédération ne servent pas assez le championnat, la formation ou la compétitivité. L’un d’eux, cité anonymement par la presse, a même menacé de boycotter la compétition si la direction ne change pas. Cette posture traduit une fracture classique dans les petites fédérations : d’un côté, une direction qui met en avant les projets, les partenariats et la reconnaissance internationale ; de l’autre, des clubs qui jugent les bénéfices concrets trop faibles au regard des moyens mobilisés.

Cette fracture intervient alors que le football djiboutien cherche encore son rythme. La presse locale souligne que la direction actuelle revendique des avancées réelles : académie de Douda, centres régionaux, formations pour les jeunes, promotion du football féminin et montée en visibilité de Djibouti dans les instances internationales. La FIFA elle-même parle d’une accélération du développement du football dans le pays. Mais ces éléments ne suffisent pas à dissiper une question centrale : qui contrôle les dépenses, et avec quels garde-fous ? Dans un contexte de faible base économique, un contrat mal géré ou un appel d’offres opaque a un effet immédiat sur les clubs, les jeunes joueurs et l’adhésion des supporters.

Le parallèle évoqué par certains acteurs avec le Cap-Vert est éclairant. L’idée n’est pas de comparer deux pays à l’identique, mais de rappeler qu’une petite population n’empêche pas une politique sportive lisible, structurée et performante. Pour Djibouti, l’enjeu est donc double : restaurer la confiance dans la gestion et transformer les investissements en résultats durables. Sans cela, les infrastructures restent des actifs sous-utilisés, et la visibilité internationale de la fédération ne se traduit pas en progrès local.

Une affaire locale, mais un signal pour l’Afrique de l’Est

Cette affaire déborde le seul cadre djiboutien. Dans l’espace CECAFA, où plusieurs fédérations affrontent des défis comparables de financement, de professionnalisation et de contrôle interne, Djibouti devient un cas d’école. Si les fonds du football international ne produisent pas de confiance locale, le risque est double : affaiblir les compétitions nationales et nourrir un soupçon généralisé sur les mécanismes de développement par le football. La question dépasse donc la fédération concernée. Elle interroge la capacité des institutions sportives africaines à concilier autonomie, contrôle et transparence.

Le contexte national renforce ce message. Transparency International attribue à Djibouti un score de 31 sur 100 au Corruption Perceptions Index 2024, avec un rang de 124 sur 182 pays. Ce n’est pas un verdict sur un seul dossier. C’est un indicateur qui rappelle qu’un litige sur la gestion d’une fédération sportive s’inscrit dans un environnement plus large de défiance institutionnelle. Pour la capitale Djibouti comme pour les régions, l’enjeu reste concret : faire en sorte que les ressources annoncées pour le sport servent d’abord à former, équiper et faire jouer.