Quand l’eau manque, la colère change de visage

À Tunis, la contestation ne porte plus seulement sur les libertés. Elle se déplace aussi vers le robinet, l’interrupteur et le prix du quotidien. En plein été, des coupures d’eau et d’électricité ont nourri une colère plus large contre une situation jugée intenable par une partie des Tunisiens, entre chaleur extrême, produits de base plus chers et services publics fragilisés.

Cette évolution est importante. Elle montre qu’en Tunisie, le malaise politique s’exprime désormais autant par la demande de libertés que par l’exigence de continuité de l’État. Quand une famille ne sait pas si elle aura de l’eau au retour du travail, le débat institutionnel devient une question de vie quotidienne.

Un pays sous tension hydrique et électrique

La Tunisie traverse depuis plusieurs années une pression durable sur ses ressources en eau. En juin 2026, un conseil ministériel restreint a adopté des mesures pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable pendant l’été, renforcer les projets hydrauliques et réorganiser les réseaux, notamment dans les zones rurales. L’exécutif a aussi demandé à la SONEDE, la société publique chargée de l’eau potable, d’accélérer les réparations et le suivi des réseaux.

Le mois de juillet a confirmé l’ampleur du problème. L’Observatoire tunisien de l’eau a recensé 608 signalements liés à l’approvisionnement en eau, le niveau le plus élevé depuis le début de l’année. Nabeul a concentré 65 signalements, devant Monastir, Mahdia, Sousse, Sfax et Médenine. Cette géographie dit beaucoup du pays réel : les tensions ne se limitent pas à la capitale, elles touchent aussi les littoraux, les villes moyennes et des zones déjà exposées aux fragilités climatiques.

Sur l’électricité, la STEG, l’entreprise publique de l’énergie, a elle-même averti mi-juillet de possibles coupures tournantes dans plusieurs gouvernorats afin de préserver la stabilité du réseau. Dans la foulée, le président Kaïs Saïed a réuni les responsables concernés à Carthage et qualifié les coupures prolongées d’eau et d’électricité de « phénomènes hors normes ».

Ce que la rue a voulu dire à Tunis

Jeudi 20 août 2026, des manifestants se sont rassemblés dans la capitale, à l’appel du mouvement Nafas, un collectif récent qui cherche à réunir partis, figures indépendantes et opposants au président Kaïs Saïed. Leur message était clair : réclamer l’amélioration des services publics, la fin des pénuries de médicaments, un allègement du coût de la vie et l’arrêt des restrictions de libertés.

Les slogans ont franchi un seuil politique. Plusieurs participants ont demandé ouvertement le départ du chef de l’État, alors que les manifestations de ces dernières semaines s’étaient déjà durcies. Ce glissement est notable dans un pays où la contestation avait longtemps mêlé revendications sociales et défenses des acquis démocratiques de 2011. Aujourd’hui, les deux dimensions se rejoignent davantage.

Parmi les voix entendues dans la rue, certaines ont insisté sur l’absence de cap économique et sur la dégradation du quotidien. D’autres ont rappelé que le pays continuait à fonctionner avec des files d’attente, des coupures répétées et des ruptures de stocks, y compris pour des biens essentiels. Cette parole de terrain est précieuse, car elle traduit une fatigue sociale qui dépasse les appartenances partisanes.

Le bras de fer politique autour de la responsabilité

Depuis son basculement institutionnel de 2021, Kaïs Saïed a consolidé son pouvoir et durci le ton contre ses adversaires. Il accuse régulièrement ses détracteurs de recevoir des financements étrangers pour attiser les troubles et porter atteinte aux intérêts nationaux. Cette grille de lecture lui permet de politiser la contestation sociale, mais elle ne répond pas à la question de fond : pourquoi les services essentiels restent-ils si vulnérables ?

Le contraste est d’autant plus frappant que l’État tunisien a déjà annoncé des réponses techniques. Le problème n’est donc pas seulement l’existence d’un plan, mais sa mise en œuvre, sa vitesse et sa crédibilité. Entre les annonces officielles, les défaillances du terrain et la perception d’injustice, la confiance publique s’érode vite.

Il faut aussi lire cette séquence à travers le prisme social. Les ménages modestes subissent d’abord la coupure d’eau, puis la hausse des coûts de remplacement, du transport aux achats de dernière minute. Les commerces, les boulangeries, les petites unités de production et les services informels paient, eux, l’irrégularité de l’électricité et l’arrêt temporaire de certaines activités. Dans ce contexte, une panne n’est jamais seulement technique : elle devient économique et politique.

Un dossier tunisien, mais une lecture régionale

La Tunisie ne gère pas cette séquence seule. Depuis juillet 2023, elle est liée à l’Union européenne par un mémorandum d’entente sur un partenariat stratégique et global, qui couvre notamment la stabilité macroéconomique, l’énergie verte, la migration et la mobilité. La Commission européenne a ensuite annoncé près de 127 millions d’euros d’appui à la mise en œuvre de ce cadre, dont une part pour la coopération migratoire.

Dans ce contexte, les appels à revoir le texte ou à rééquilibrer ses priorités prennent un sens politique particulier. Pour des manifestants, il ne s’agit pas seulement de discuter migration ou diplomatie. Il s’agit de savoir si les partenariats conclus avec l’extérieur se traduisent aussi par un renforcement concret des services publics, notamment dans l’eau et l’électricité.

À l’échelle de l’Afrique du Nord et de l’Union africaine, le cas tunisien rappelle une réalité plus large : la sécurité hydrique devient un enjeu de stabilité institutionnelle. La pression climatique, la demande urbaine et la vétusté des réseaux ne sont plus des sujets techniques isolés. Ils pèsent désormais sur la légitimité des gouvernements, sur les arbitrages budgétaires et sur la capacité des États à tenir leurs promesses de justice sociale.

La suite dépendra de la capacité des autorités tunisiennes à réduire les coupures, à expliquer les arbitrages et à restaurer un minimum de confiance. Sinon, chaque épisode de chaleur, chaque panne et chaque hausse de prix continuera d’alimenter une contestation qui ne parle plus seulement de politique. Elle parle de dignité administrative, de continuité du service public et de place du citoyen dans l’État tunisien.