Quand une voix populaire s’éteint, c’est aussi un morceau de mémoire qui vacille
À Madagascar, certaines voix dépassent la scène. Elles accompagnent les fêtes, les bals, les cabarets et les longs soirs de route. Papa James faisait partie de celles-là. Sa disparition rappelle qu’un artiste peut devenir, au fil des décennies, un repère collectif autant qu’un interprète.
Dans un pays où le salegy occupe une place à part, la perte d’un musicien de cette génération touche bien au-delà du milieu culturel. Le genre, né dans le nord de Madagascar et devenu l’un des rythmes les plus identifiables de l’île, a façonné une manière de danser, de célébrer et de raconter le quotidien malgache. Il s’est imposé comme une musique de circulation nationale, au point de relier les côtes, les villes et la diaspora.
Un artiste du nord de Madagascar, devenu une figure connue au-delà de l’île
De son vrai nom Mayoub Caid Jean Gaby, aussi appelé Gaby, Papa James est mort le mercredi 19 août 2026 en Afrique du Sud, à l’âge de 76 ans. Plusieurs sources malgaches ont confirmé son décès ce même jour et ont rappelé qu’il vivait depuis des années dans ce pays d’Afrique australe.
Son parcours est resté lié aux scènes populaires de Madagascar. Il a marqué les années 1970 et les décennies suivantes par une présence scénique immédiatement reconnaissable, au chant comme aux percussions. Des archives et témoignages évoquent un musicien déjà connu à Diego-Suarez, aujourd’hui Antsiranana, sa ville d’origine, avant de circuler dans d’autres grands lieux de sociabilité musicale du pays.
Le salegy auquel il a contribué appartient à cette famille de musiques malgaches qui ont gagné en visibilité nationale sans perdre leur ancrage régional. L’UNESCO décrit ce paysage musical comme un ensemble de styles rapides et profondément liés aux communautés locales ; pour le sud-ouest, elle a récemment inscrit le tsapiky, autre rythme malgache, au patrimoine culturel immatériel, rappelant la richesse des traditions musicales de l’île.
L’épisode sud-africain, entre migration, travail et violences xénophobes
Installé en Afrique du Sud depuis une trentaine d’années, Papa James avait poursuivi sa carrière loin d’Antananarivo. Il y tenait aussi un restaurant-cabaret où il animait lui-même les soirées. Cette double activité, fréquente chez des artistes installés hors de leur pays d’origine, montre combien la culture peut devenir un mode de survie économique, autant qu’un prolongement de la scène.
Fin juin 2026, son établissement a été pillé lors de violences visant des étrangers à Durban, dans la province du KwaZulu-Natal. Les autorités sud-africaines ont alors reconnu des tensions liées à la migration et ont annoncé des mesures de maintien de l’ordre, tandis que plusieurs médias et agences ont décrit des mobilisations anti-immigrés dans plusieurs villes du pays. Les faits ont pris place dans un climat plus large de crispations autour de l’emploi, du commerce informel et de la présence de migrants africains.
Le fils de l’artiste a expliqué que les pillages avaient laissé sa famille dans un état de choc, avec des pertes matérielles importantes et des séquelles psychologiques plus profondes encore. Cette dimension humaine compte. Elle rappelle qu’une violence anti-étrangers ne frappe pas seulement des statistiques migratoires. Elle désorganise des revenus, fragilise des ménages et coupe des trajectoires construites sur plusieurs années.
Ce que cette disparition dit de Madagascar et de la région
Le cas de Papa James relie Madagascar à une réalité régionale plus large. L’Afrique du Sud, puissance économique de la SADC, reste une terre d’accueil et de tension pour de nombreux ressortissants de l’Afrique australe et de l’océan Indien. La question migratoire y revient régulièrement dans le débat public, et Pretoria a dû répondre ces derniers mois à des critiques venues d’autres pays africains.
Pour les Malgaches installés hors de l’île, notamment dans les centres urbains sud-africains, l’enjeu est concret : commercer, se loger, travailler, garder ses enfants à l’école, rester visible sans devenir vulnérable. À Antananarivo, cette histoire résonne autrement. Elle rappelle l’importance de la diaspora dans la circulation des revenus, des œuvres et des réputations. Un artiste comme Papa James ne vivait plus au pays, mais il restait un acteur de la culture malgache.
Son décès intervient aussi dans un moment où Madagascar continue de faire vivre ses patrimoines culturels de manière active. L’UNESCO souligne que les traditions musicales de l’île s’appuient sur des pratiques communautaires, sur les danseurs, les orchestres et les artistes qui font voyager les répertoires entre régions et générations. En ce sens, la perte de Papa James ne concerne pas seulement une carrière individuelle. Elle touche une chaîne de transmission.
Un héritage musical appelé à circuler encore
La famille de l’artiste prépare désormais le rapatriement de son corps vers Madagascar. Ce retour posthume, fréquent dans les trajectoires de la diaspora, referme un parcours vécu entre l’île et le continent voisin. Il inscrit aussi la disparition de Papa James dans une mémoire nationale qui reste très attachée aux voix populaires.
Sur le plan culturel, l’essentiel se jouera ailleurs que dans l’hommage immédiat. Il se jouera dans les reprises, les archives, les scènes locales et les jeunes groupes qui continuent de reprendre le salegy à Antananarivo, à Antsiranana, à Mahajanga et dans la diaspora. C’est là que les figures comme Papa James restent vivantes : dans la manière dont une génération suivante reprend un rythme, une énergie et une façon d’occuper l’espace.
Pour Madagascar, cette disparition rappelle enfin une évidence simple : la culture n’est pas un supplément d’âme. Elle est un lien social, un langage commun et, souvent, une économie. Le salegy a longtemps porté cette fonction. Papa James en fut l’un des visages.