Un réseau vital, mais encore trop fragile

Au Nigeria, une route n’est jamais seulement une bande d’asphalte. Elle relie un marché à un port, un champ à une ville, un camion à une raffinerie, et parfois une communauté entière à son centre administratif. Quand l’entretien traîne, ce sont les prix, les délais et la sécurité des trajets qui montent en même temps.

Le gouvernement fédéral veut justement changer d’échelle. À Abuja, le Conseil exécutif fédéral a validé, le mercredi 20 août 2026, un ensemble de projets routiers et de concessions de parkings à camions pour un montant d’environ 438 milliards de nairas. Selon le ministère d’État aux Travaux publics, les dossiers couvrent des reconstructions, des réhabilitations, de l’entretien et des montages en partenariat public-privé, y compris des concessions autoroutières.

Ce que couvre la nouvelle vague d’investissements

Dans le détail, l’enveloppe annoncée comprend plusieurs axes stratégiques, répartis entre le Sud-Ouest, le Sud-Est, le Sud-Sud et le Centre-Nord. Parmi les projets mis en avant figurent la reconstruction de la route Ado-Ekiti–Iyin–Aramoko–Itawure–frontière de l’Ondo, la réhabilitation de l’axe Abeokuta–Iboro–Ilaro, la remise à niveau d’un tronçon de l’East-West Road à Port Harcourt–Eleme–Onne, ainsi que des interventions sur l’axe Dikko–Maje, dans l’État du Niger. Le même paquet inclut aussi l’exploitation et la maintenance de l’axe Lagos–Ibadan, déjà crucial pour le fret national.

Le choix des corridors n’est pas anodin. Lagos concentre une part massive des flux portuaires. Port Harcourt irrigue le cœur pétrolier et industriel du Sud. L’axe Abuja–Suleja–Minna structure, lui, les échanges vers le Centre-Nord. En ciblant ces routes, l’État fédéral cherche moins à ajouter des kilomètres qu’à fluidifier les goulots qui ralentissent le commerce intérieur.

Le PPP, une réponse aux limites budgétaires

Cette stratégie s’inscrit dans une logique plus large. Depuis 2019, le Nigeria utilise le Road Infrastructure Development and Refurbishment Investment Tax Credit Scheme, un mécanisme qui permet à des entreprises privées de financer des routes publiques en échange de crédits d’impôt. Le ministère des Travaux publics indique que plusieurs groupes, dont la NNPC Ltd, Dangote, NLNG, BUA, MTN Nigeria et d’autres, ont déjà adhéré à ce dispositif.

Le principe est simple : l’État manque de marges budgétaires immédiates, mais il cherche à maintenir le chantier. Le privé avance l’argent. En retour, il récupère sa mise sous forme d’allégements fiscaux ou de concessions longues. Pour Abuja, c’est une manière d’éviter que les projets s’empilent sans démarrer. Pour les entreprises, c’est aussi un moyen de sécuriser des actifs utiles à leur logistique et à leur image.

Ce n’est pas une rupture totale. C’est plutôt l’approfondissement d’un modèle déjà utilisé sur de grands corridors. Le ministère a rappelé que la NNPC avait pris en charge 21 routes pour 621 milliards de nairas dans la phase I du programme, tandis que d’autres sociétés ont engagé des investissements supplémentaires sous le même cadre. La nouvelle décision du 20 août 2026 prolonge donc une architecture déjà connue à Abuja : faire entrer le capital privé dans des infrastructures que le budget fédéral ne peut plus porter seul.

Pourquoi la modernisation des routes reste un sujet économique majeur

Le problème de fond, lui, ne date pas d’hier. La Banque mondiale a indiqué en décembre 2024 que 80 % du réseau routier nigérian était en mauvais état. L’institution expliquait alors que ce constat reflétait à la fois le sous-financement, l’usure liée au climat et la difficulté de maintenir durablement des routes très sollicitées.

Cette dégradation pèse sur tout le reste. Les transporteurs supportent davantage d’immobilisation. Les producteurs agricoles voient leurs coûts grimper avant même d’atteindre les marchés. Les ménages paient plus cher les biens importés du fait des ruptures logistiques et des surcoûts de distribution. Dans un pays où la circulation des biens dépend encore très largement de la route, un axe en mauvais état devient vite une taxe invisible sur l’économie quotidienne.

Le relief du problème est aussi territorial. Les grandes villes absorbent les premiers effets des travaux, mais les zones rurales restent les plus exposées aux retards d’accès, à l’isolement saisonnier et à la perte de valeur des récoltes. Le programme RAAMP-SU, soutenu par la Banque mondiale en décembre 2024, visait déjà 6 500 kilomètres de routes rurales et quelque 4 millions de bénéficiaires. Cela montre qu’au Nigeria, le défi ne se résume pas aux autoroutes visibles depuis Abuja ou Lagos : il concerne aussi les pistes de desserte qui relient les communes aux marchés.

Ce que cela dit du Nigeria et de l’Afrique de l’Ouest

La décision d’Abuja s’inscrit dans une tendance régionale plus large : face à la pression sur les finances publiques, plusieurs États d’Afrique de l’Ouest cherchent à mobiliser davantage de PPP, de concessions et de financements mixtes pour les infrastructures. Le Nigeria, première économie du continent en taille démographique, joue ici un rôle de laboratoire. Son choix compte donc au-delà de ses frontières.

Pour la CEDEAO, l’enjeu est direct. Des routes plus fiables sur les corridors nigérians facilitent les échanges avec le Niger, le Bénin, le Cameroun et le reste de la sous-région. À l’inverse, des axes dégradés entretiennent les surcoûts, les files de camions, les accidents et les pertes de marchandises. Le dossier routier nigérian reste donc à la fois un sujet national, un dossier de compétitivité ouest-africain et un test pour la capacité du continent à financer sa propre mobilité.

Reste une question décisive : la multiplication des annonces suffira-t-elle à faire baisser le retard d’exécution ? Le gouvernement fédéral affirme avoir lancé ou relancé plus de 2 700 kilomètres de routes et d’autoroutes dans plusieurs régions du pays. Mais la vraie mesure du succès se jouera sur trois points très concrets : la vitesse d’exécution, la qualité technique et la maintenance après livraison. C’est là que se décidera si le recours aux PPP devient un levier durable ou seulement un moyen de tenir le rythme des urgences.