À Cotonou, la pluie ne teste pas seulement les caniveaux. Elle mesure aussi la vitesse de réponse des villes.

Dans la capitale économique béninoise, les premières averses ne font pas qu’inonder des rues. Elles révèlent les points de rupture d’un territoire où l’eau circule entre quartiers denses, bas-fonds, axes routiers et zones encore en chantier. À l’approche de la grande saison humide, le Bénin remet donc l’assainissement pluvial au centre du débat public, avec une question simple : comment protéger la mobilité quotidienne, les logements et les activités sans attendre la prochaine montée des eaux ?

Le sujet dépasse Cotonou. Il concerne aussi Abomey-Calavi, Ouidah et, plus largement, le Grand Nokoué, cet espace urbain où les eaux de ruissellement franchissent les limites administratives sans demander l’autorisation des mairies. Dans cette zone, les autorités municipales, la préfecture du Littoral, la Société des infrastructures routières et de l’aménagement du territoire (SIRAT) et l’Agence béninoise de protection civile travaillent sur le même problème : remettre de l’ordre dans un système hydrique urbain très sollicité. Cette approche s’inscrit dans une saison 2026 annoncée comme humide au sud du Bénin, avec un risque d’épisodes de fortes pluies et d’inondations localisées dans plusieurs pays du golfe de Guinée.

Les points de blocage identifiés sur le terrain

Le mardi 18 août 2026, une mission conduite par le directeur général de l’ABPC, Abdel Aziz Bio Djibril, et le préfet du Littoral, Gilbert Déou Malé, a parcouru plusieurs sites de Cotonou et d’Abomey-Calavi pour examiner l’état des principaux couloirs d’écoulement. La délégation associait les services de la préfecture, les équipes techniques des communes concernées, la SIRAT et la Direction générale du développement urbain. L’objectif était clair : localiser les secteurs qui freinent l’évacuation des eaux avant l’installation durable des pluies.

Sur place, plusieurs dysfonctionnements ont été relevés. À Pahou, dans la commune de Ouidah, l’écoulement s’est dégradé au niveau du pont, avec des stagnations plus fréquentes qu’auparavant. À Hêvié et à Womey, dans la commune d’Abomey-Calavi, les techniciens ont observé des perturbations du canal principal et un cheminement des eaux devenu irrégulier entre Pahou et Womey. À Womey 2, les eaux stagnantes ont atteint les parties basses du bas-fond et touché des habitations. Dans ce type de configuration, le problème ne vient pas d’un seul ouvrage, mais de l’enchaînement des obstructions, des remblais, des occupations de zones humides et des drains sous-dimensionnés.

La mission a aussi retenu le pont de Djonou, à Houédonou, comme point d’attention complémentaire. Ce secteur est devenu emblématique après les fortes pluies du 29 au 30 juin 2026, qui ont fortement perturbé la liaison entre Abomey-Calavi et Cotonou. Plusieurs médias béninois ont alors rapporté un trafic ralenti, tandis que les autorités ont évoqué une réflexion plus large sur le futur ouvrage et sur sa place dans la mobilité urbaine. Ce point rappelle une réalité connue des habitants : quand un exutoire se bloque, c’est toute une chaîne de déplacements qui se grippe.

Le chantier de fond : rendre la ville respirable pendant la pluie

Les interventions d’urgence s’inscrivent dans un programme plus vaste. Le Programme d’assainissement pluvial de la ville de Cotonou, ou PAPC, a déjà permis la construction de 46 km de drains primaires, 90 km de drains secondaires et de caniveaux latéraux, ainsi que 49 km de routes et sept bassins de rétention. La Banque mondiale indique que ce programme a amélioré le quotidien de plus de 168 000 habitants de la capitale économique. Ces chiffres montrent que la question ne relève plus seulement de la gestion de crise ; elle est devenue un pilier de l’urbanisme béninois.

Le gouvernement a aussi inscrit Cotonou dans une logique plus large de résilience urbaine. Les données publiques sur le projet montrent que l’idée n’est pas seulement de faire disparaître l’eau après la pluie, mais de réduire la vulnérabilité des quartiers exposés, de sécuriser les routes et de limiter les effets sanitaires des inondations. C’est un enjeu concret pour les familles, les commerçants, les chauffeurs de taxi-moto, les élèves et les femmes qui traversent chaque jour des zones basses pour rejoindre les marchés, les écoles ou les bureaux. Dans une ville où l’économie informelle occupe une place centrale, quelques heures d’eau stagnante suffisent à ralentir les revenus d’une journée entière.

La SIRAT défend d’ailleurs une lecture simple : les ouvrages d’assainissement ne fonctionnent durablement que si les déchets n’obstruent pas caniveaux, collecteurs et exutoires. C’est un point technique, mais aussi politique. Car la gestion des eaux pluviales dépend à la fois des investissements publics, de l’entretien régulier et du respect des emprises foncières. Quand des constructions empiètent sur les zones humides ou sur les corridors d’écoulement, la pluie finit toujours par reprendre ses droits.

Pourquoi cette tournée compte au-delà du Littoral

Cette séquence intervient dans un contexte ouest-africain où les phénomènes extrêmes s’installent plus tôt, plus vite ou plus violemment selon les zones. Les prévisions saisonnières 2026 de l’AGRHYMET et des services météorologiques régionaux annoncent, pour le sud du golfe de Guinée, des cumuls globalement moyens à déficitaires mais avec un risque de poches excédentaires en début de saison, susceptibles de provoquer des inondations localisées. Autrement dit, une saison jugée globalement supportable peut malgré tout produire des dégâts concentrés, surtout dans les villes mal drainées.

Pour le Bénin, l’enjeu est aussi institutionnel. Cotonou reste la vitrine économique du pays, tandis que Porto-Novo demeure la capitale politique. Entre les deux, le Grand Nokoué concentre les priorités d’aménagement, les tensions foncières et les attentes sociales. Si les ouvrages tiennent, la ville respire. S’ils cèdent, les coûts se répercutent sur le transport, la santé, les écoles et les petits commerces. C’est pourquoi la prévention des inondations ne peut pas être pensée comme une suite de curages ponctuels. Elle doit rester un travail continu de planification urbaine, de protection des zones naturelles d’écoulement et de coordination entre l’État, les communes et les habitants.

À l’échelle continentale, le cas de Cotonou rejoint une question désormais partagée par de nombreuses capitales africaines : comment absorber des pluies plus imprévisibles sans freiner la croissance urbaine ? Le débat ne porte pas seulement sur les ouvrages. Il concerne la manière de construire les villes, de protéger les bas-fonds et de préparer les services publics à une météo devenue un facteur de gouvernance. Au Bénin, la prochaine étape sera donc moins spectaculaire qu’une descente sur le terrain, mais plus décisive : transformer les constats techniques en travaux durables, quartier par quartier, bassin par bassin.