À Bunia, la riposte sanitaire se heurte à la défiance
Dans l’est de la République démocratique du Congo, chaque trajet médical peut devenir une course contre la peur. À Bunia, capitale de l’Ituri, les équipes qui transportent les patients Ebola doivent composer avec un autre front : celui de la méfiance, des tensions communautaires et des attaques contre les moyens de transport sanitaire. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) rapporte qu’une ambulance de la riposte a été prise pour cible à Bunia, alors que la province reste l’épicentre de l’épidémie.
Cette difficulté n’est pas un épisode isolé. Dans l’Ituri, la réponse sanitaire avance dans un environnement marqué par l’insécurité, les déplacements de population et des accès souvent compliqués vers les zones de santé. L’OMS rappelle aussi que la propagation du virus Bundibugyo, à l’origine de l’épidémie actuelle, touche plusieurs zones de l’est du pays et exige une surveillance renforcée, notamment autour de Bunia et sur les axes de transit vers d’autres provinces.
Ce que disent les faits sur le terrain
Le 21 juillet 2026, depuis Bunia, le Dr Thierno Baldé, responsable des incidents de l’OMS pour la riposte Ebola en RDC, a indiqué qu’une ambulance avait été attaquée la veille dans la ville. Il a décrit des agressions récurrentes contre les services de santé et expliqué que ces incidents surviennent presque tous les jours. Son message est clair : quand les véhicules de transfert sont visés, l’isolement rapide des cas, la prise en charge et le suivi des contacts deviennent plus difficiles.
Cette alerte s’inscrit dans un tableau plus large. L’OMS et les autorités congolaises ont confirmé le 31 mai 2026 l’épidémie de maladie à virus Ebola due au Bundibugyo virus en Ituri. Le 11 juillet, l’Organisation rapportait 1 926 cas confirmés et 702 décès cumulés selon l’Institut national de santé publique. Quelques jours plus tard, le bureau africain de l’OMS précisait que l’Ituri restait le cœur de l’épidémie, avec plus de 90 % des cas et 80 % des décès selon les données présentées à Genève par le même Dr Baldé.
Le tableau sanitaire est aggravé par d’autres contraintes. L’OMS a signalé que la souche Bundibugyo ne dispose ni d’un vaccin homologué ni d’un traitement spécifique reconnu, ce qui rend la rapidité des dépistages, la recherche des contacts et les soins de soutien encore plus décisifs. Dans le même temps, l’agence onusienne a déclaré que la crise est survenue dans une zone de forte mobilité, avec une insécurité chronique et un tissu de soins informels très dense.
Pourquoi les ambulances deviennent une cible sensible
Une ambulance n’est pas seulement un véhicule. Dans une flambée Ebola, elle relie le domicile au centre de traitement, et parfois la suspicion à la confirmation médicale. Lorsqu’elle est attaquée, c’est toute la chaîne de réponse qui s’affaiblit : le transfert des malades prend du retard, les équipes hésitent à sortir, les familles se replient et les rumeurs gagnent du terrain. À Bunia, les responsables de la riposte reconnaissent aussi que l’insécurité se combine à des retards de paiement des prestataires, ce qui pèse sur la disponibilité des équipes.
Les tensions autour de la riposte ne se limitent pas aux ambulances. En Ituri, des affrontements ont déjà visé des équipes funéraires et des structures de santé. L’Associated Press a rapporté qu’au moins une douzaine d’attaques contre des installations et des travailleurs de santé avaient été enregistrées pendant l’épidémie, avec des grèves liées aux salaires dans plusieurs services. Radio Okapi a également rapporté début juin que quatre secouristes avaient été blessés lors d’échauffourées pendant un enterrement lié à Ebola à Bunia.
Ces épisodes montrent un fait central : la lutte contre Ebola ne dépend pas seulement des stocks, des tests ou des lits. Elle repose aussi sur la confiance. Quand les habitants pensent que la maladie est cachée, mal expliquée ou gérée sans eux, la riposte perd son principal allié. L’OMS l’a dit dans ses messages récents en Ituri : le dialogue communautaire reste un pilier de la stratégie. À Kigonze, près de Bunia, les relais communautaires ont justement été mobilisés pour transformer la peur en information partagée et faire accepter les tests et les soins.
Un enjeu congolais, mais aussi régional
La situation en Ituri dépasse la seule province. L’épidémie de 2026 a déjà franchi plusieurs zones sanitaires et suscité des signaux dans d’autres provinces de l’est de la RDC. L’OMS a même évoqué des cas importés vers Kisangani, dans la Tshopo, ce qui confirme que la mobilité intérieure peut élargir le périmètre de la crise si les transferts, la surveillance et l’information ne suivent pas. Dans un pays-continent comme la RDC, un foyer sanitaire mal contenu peut rapidement devenir un problème interprovincial.
La dimension régionale est tout aussi importante. L’OMS a déclaré le 17 mai 2026 que l’épidémie de maladie à virus Ebola en RDC et en Ouganda constituait une urgence de santé publique de portée internationale. L’est du Congo partage des routes, des marchés, des flux miniers et des passages frontaliers avec les pays voisins. Cela signifie que la qualité de la riposte à Bunia, Mongbwalu ou Rwampara a un effet au-delà des frontières congolaises. Dans ce contexte, la Communauté d’Afrique de l’Est et les partenaires humanitaires surveillent de près la circulation des personnes, surtout dans les zones de transit.
Pour Kinshasa, l’enjeu est double. Il faut protéger les soignants et rétablir l’accès aux soins sans alimenter l’impression d’une réponse imposée d’en haut. Pour les habitants de Bunia et des localités voisines, l’urgence est plus immédiate : pouvoir faire transporter un malade sans que le véhicule soit pris pour une menace, pouvoir enterrer dignement un proche, et pouvoir consulter tôt plutôt que tard. Tant que cette équation ne sera pas résolue, la riposte restera fragile, même avec davantage de véhicules, de partenaires et de messages de prévention. Les prochaines semaines diront si le renforcement logistique annoncé à Bunia, la mobilisation communautaire et la sécurisation des axes de transfert suffisent à freiner une épidémie qui avance dans une région déjà éprouvée par les mobilités forcées et les tensions locales.