Quand la terre remplace peu à peu le troupeau

Dans le sud-est de l’Éthiopie, le changement climatique ne se lit pas seulement dans les pluies absentes. Il se voit aussi dans les choix de vie. Dans la région Somali, des familles qui vivaient du pastoralisme s’installent désormais autour de parcelles irriguées, de fourrages et de cultures maraîchères. Ce basculement n’est pas un caprice. C’est une stratégie de survie face à des sécheresses répétées qui ont fragilisé les troupeaux, les revenus et la mobilité des communautés pastorales.

L’enjeu dépasse la seule agriculture. En Éthiopie, le pastoralisme reste central dans les basses terres arides, surtout dans les régions Somali et Afar. Mais la succession de saisons des pluies déficitaires a érodé les bases mêmes de ce modèle. Les autorités régionales, avec des partenaires comme le Programme alimentaire mondial et la FAO, poussent désormais des solutions d’agro-pastoralisme, d’irrigation solaire, de production de fourrage et de gestion de l’eau. L’idée est claire : garder les familles sur place en diversifiant leurs moyens de subsistance.

Une réponse locale à une crise régionale

La région Somali est une zone frontalière, étendue et aride, au cœur de la Corne de l’Afrique. Elle dépend fortement de l’élevage, mais elle est aussi exposée aux chocs climatiques qui frappent le couloir pastoral reliant l’Éthiopie, le Kenya et la Somalie. Le problème n’est pas isolé : les agences onusiennes ont décrit la période 2020-2023 comme une sécheresse exceptionnelle, marquée par cinq saisons des pluies consécutivement déficitaires dans la Corne de l’Afrique. En 2024, le WFP rappelait encore que les sécheresses récurrentes restent l’un des principaux facteurs de rupture des moyens de subsistance dans la région Somali.

À Gode, dans la région Somali, une nouvelle station solaire d’irrigation a été inaugurée cette année avec le soutien du gouvernement éthiopien, du WFP, de l’ambassade d’Allemagne et de la banque publique de développement KfW. Elle doit renforcer la production alimentaire tout au long de l’année et aider les communautés exposées à la sécheresse à tenir face aux chocs climatiques. Ce type d’investissement montre un changement de méthode : on ne se contente plus d’assistance d’urgence, on cherche à sécuriser l’eau, les cultures et les revenus.

Des familles qui recomposent leur économie

Sur le terrain, cette transition prend des formes très concrètes. Des anciens éleveurs mettent en culture des oignons, des légumes et du fourrage. Le principe est simple : une partie de la terre nourrit le marché, l’autre nourrit les animaux restés à l’étable. Cette organisation réduit la dépendance aux pâturages aléatoires et améliore la qualité du lait, selon les acteurs locaux cités dans les programmes de résilience mis en place dans la région. Elle change aussi le quotidien des ménages, en rapprochant l’école, les soins et l’eau des lieux de vie.

Les chiffres donnent la mesure de cette mutation. Le bureau régional Somali indique que près de 70 % de la population rurale reste principalement pastorale, tandis qu’une part plus réduite pratique déjà l’agro-pastoralisme. Autrement dit, le glissement vers la terre cultivée ne part pas de zéro. Il s’appuie sur une économie hybride déjà présente, que la crise climatique pousse à accélérer. C’est aussi ce que montrent les projets de résilience pilotés dans les lowlands éthiopiennes, qui visent à protéger les ménages pastoraux et agro-pastoraux par l’irrigation, la gestion des ressources naturelles et l’alerte précoce.

Mais l’adaptation a un prix. Passer du nomadisme à l’agriculture suppose des semences, des pompes, des clôtures, des intrants et des débouchés. Sans accompagnement, les familles les plus pauvres peuvent rester à l’écart. C’est pourquoi les projets les plus solides ne distribuent pas seulement du matériel. Ils organisent l’accès à l’eau, la formation, la production de fourrage, les services vétérinaires et les mécanismes d’alerte. Dans la région Somali, les autorités environnementales rappellent d’ailleurs que la résilience climatique doit être construite à l’échelle des communautés, des institutions locales et des écosystèmes.

Une solution utile, mais pas universelle

La conversion d’éleveurs en agriculteurs ne doit pas être présentée comme un modèle unique. Des spécialistes du pastoralisme, cités par les programmes humanitaires, mettent en garde contre des projets mal conçus qui bouleversent des systèmes locaux sans comprendre leur logique. Dans les zones sèches, le pastoralisme n’est pas un retard. C’est souvent une adaptation rationnelle à un milieu instable. Le vrai sujet n’est donc pas de remplacer les éleveurs, mais de leur laisser plusieurs options quand l’herbe disparaît, quand les points d’eau se vident et quand les marchés se dégradent.

C’est là que le débat prend une portée nationale. L’Éthiopie cherche à conjuguer sécurité alimentaire, maintien des moyens de subsistance et adaptation climatique. Dans les basses terres, cela passe par des investissements plus techniques et plus proches du terrain : irrigation solaire, stockage de l’eau, cultures fourragères, microassurance pour le bétail, et appui aux administrations régionales. Ce virage intéresse aussi l’Union africaine, installée à Addis-Abeba, car il touche à un sujet continental : comment protéger les populations mobiles sans les enfermer dans une seule activité économique.

Pour la Corne de l’Afrique, la question reste ouverte. Les sécheresses successives ont déjà montré la vulnérabilité des économies pastorales quand les saisons se dérèglent. Les prochaines pluies, les prochains semis et les prochains investissements publics diront si l’agro-pastoralisme devient une transition durable ou seulement une réponse provisoire. En Éthiopie, la région Somali expérimente en ce moment une leçon plus large : dans les zones arides, l’adaptation climatique ne se mesure pas seulement en tonnes récoltées, mais en capacité des familles à rester dignes, mobiles quand il faut, stables quand c’est possible.