Une armée qui combat, des alliés qu’il faut encadrer
À Kinshasa, la question n’est plus seulement militaire. Elle est aussi budgétaire, juridique et politique. Quand un pays finance des combattants auxiliaires à hauteur de plusieurs millions de dollars par mois, la transparence devient une condition de crédibilité, pas un luxe administratif. Dans l’est de la République démocratique du Congo, où la guerre contre l’AFC/M23 reste active, chaque franc et chaque dollar public pèse sur la confiance entre l’État, ses soldats et les populations civiles.
Le sujet prend une dimension particulière parce que les Wazalendo ne sont pas une force régulière au sens classique du terme. Le mot renvoie à une constellation de groupes locaux présentés comme des patriotes, engagés aux côtés des FARDC, mais dont l’encadrement reste inégal sur le terrain. L’État congolais a voulu leur donner un cadre avec la Réserve armée de la défense, instituée par la loi du 22 mai 2023, puis précisée par des textes d’application discutés au Conseil des ministres. En théorie, l’outil devait structurer l’appui civil à l’effort de défense. En pratique, sa mise en œuvre demeure incomplète.
Ce que dit le chiffre de 4 millions de dollars
Le point de départ du débat est simple : l’enveloppe mensuelle de 4 millions de dollars consacrée à la prise en charge des Wazalendo. Ce montant a été expliqué en avril 2026 par le ministre des Finances, Doudou Fwamba, devant la Commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale, selon un rapport consulté par la presse congolaise. Le mécanisme présenté repose sur deux canaux : un fonds logé dans la chaîne des dépenses de la Réserve armée de la défense et un fonds spécial d’intervention destiné à certains responsables régionaux.
C’est précisément ce montage que le député Claude Misare, élu d’Uvira au Sud-Kivu, souhaite voir clarifié. Dans sa démarche adressée au ministre de la Défense, il demande qui reçoit quoi, selon quelles règles, et avec quels résultats sur le terrain. Son interrogation touche une question sensible dans un contexte de guerre : comment distinguer l’appui loyal à l’armée d’un système de gestion opaque des groupes alliés ?
Le débat dépasse la seule comptabilité. Si des sommes importantes sont annoncées, mais que des combattants disent manquer d’équipement, de solde ou de soutien, l’écart nourrit les soupçons. Il alimente aussi les rivalités locales autour de la distribution des fonds, du contrôle des axes et du poids des chefs de terrain. Dans une zone où l’économie informelle survit souvent grâce aux routes, aux marchés et aux passages frontaliers, chaque point de contrôle devient un centre de pouvoir.
Le front, les barrières et la question de l’autorité
À l’est du pays, la ligne de front n’épuise pas la crise. Sur plusieurs axes du Sud-Kivu, des usagers ont récemment dénoncé des barrières installées par certains combattants Wazalendo entre Uvira, Luvungi, Mwenga, Fizi et Baraka. Des témoins ont parlé de prélèvements allant de 10 000 à 50 000 francs congolais. Les autorités provinciales ont demandé le démantèlement des barrières non autorisées. Ces faits ne constituent pas un mode de financement officiel de l’État, mais ils montrent la difficulté d’un encadrement réel sur le terrain.
Le Nord-Kivu connaît, lui aussi, des tensions similaires. Des affrontements récents entre l’AFC/M23 et les Wazalendo ont provoqué plus de 40 000 déplacés à la limite entre Masisi et Kalehe, selon des sources locales relayées par la presse congolaise. À Walikale, d’autres combats ont laissé des villages sous le choc. Cette géographie du conflit rappelle que les Wazalendo ne sont pas seulement un sujet de gouvernance : ils sont aussi une variable directe de sécurité pour les civils.
Le gouvernement congolais se trouve donc face à une équation délicate. Il a besoin d’auxiliaires armés pour tenir certaines positions et appuyer les FARDC. Mais il doit aussi empêcher que ces mêmes groupes deviennent des acteurs autonomes, difficiles à discipliner et parfois accusés d’abus. Human Rights Watch a rappelé en janvier 2026 que des civils de la zone d’Uvira restaient exposés à de graves risques en raison des Wazalendo, et son rapport mondial 2026 évoque des abus généralisés commis par des milices alliées dans l’est du pays.
Ce que ce débat dit de la RDC et de la région
La controverse autour des 4 millions de dollars mensuels dit quelque chose de plus vaste que la seule gestion d’une enveloppe. Elle met en lumière la manière dont la RDC tente de défendre son territoire dans un environnement où l’armée régulière, les réserves, les groupes d’autodéfense et les autorités locales s’entrecroisent. Tant que la Réserve armée de la défense restera partiellement opérationnelle, le risque restera grand de voir coexister le droit, l’urgence et l’informel.
Pour Kinshasa, l’enjeu est aussi institutionnel. Clarifier le statut des Wazalendo, les intégrer dans un cadre précis, identifier les chaînes de commandement et tracer les paiements permettrait de renforcer l’autorité de l’État. C’est ce que rappelle aussi la presse congolaise lorsqu’elle évoque la nécessité de sortir d’une logique de bricolage sécuritaire. À défaut, la guerre risque de produire ses propres circuits économiques, ses loyautés concurrentes et ses zones grises.
La portée est régionale. Le conflit dans l’est congolais reste lié aux rapports de force dans les Grands Lacs et aux dynamiques sécuritaires de l’Afrique centrale et de l’Est. Chaque déséquilibre à Uvira, Masisi ou Walikale rejaillit sur les déplacements de populations, les échanges transfrontaliers et les marges d’action des organisations régionales. La RDC, qui concentre déjà plusieurs fronts, devra donc arbitrer rapidement entre soutien militaire, contrôle budgétaire et discipline des forces alliées. C’est là que se jouera la suite, bien au-delà du chiffre de 4 millions de dollars.