À Gorée, l’excellence scolaire se joue aussi comme une politique publique

À quelques minutes de Dakar par la mer, l’île de Gorée concentre une mémoire lourde et un présent très concret. Dans cet espace chargé d’histoire, une école publique de filles rappelle qu’un pays peut transformer un lieu symbolique en levier d’émancipation. Le Sénégal y affiche une idée simple : quand les adolescentes restent dans le système scolaire, c’est toute la chaîne des possibles qui s’élargit.

Cette question dépasse le seul cas d’un établissement sélectif. Au Sénégal, l’accès à l’école primaire progresse, mais la poursuite des études reste plus fragile au fil du secondaire. UNICEF indique que le taux d’achèvement du primaire atteignait 51 % en 2020, contre 28 % pour le premier cycle du secondaire et 11 % pour le second cycle. L’enjeu n’est donc plus seulement d’ouvrir la porte de la classe. Il faut garder les filles dans le parcours, malgré les ruptures sociales, économiques ou familiales.

Un internat public pour retenir les trajectoires féminines

Le Lycée d’Excellence Mariama Bâ de Gorée fait partie de ces rares établissements qui concentrent à la fois la sélection académique et l’accompagnement social. Le ministère sénégalais de l’Éducation nationale confirme qu’il s’agit d’un établissement réservé aux jeunes filles et que les admises sont choisies au mérite, à l’issue d’un concours d’entrée en classe de sixième. Pour l’année scolaire 2024-2025, le ministère a publié les résultats du concours le 16 octobre 2024.

L’établissement fonctionne comme un internat. C’est un point central. Pour beaucoup de familles, surtout hors de la région de Dakar, l’hébergement, le suivi quotidien et la stabilité du cadre scolaire pèsent autant que la qualité des cours. En supprimant les frais de scolarité et d’internat, l’État réduit une barrière financière décisive. Le concours reste pourtant très fermé : la matière d’origine évoque 35 admises pour 150 candidates, un ratio que je n’ai pas trouvé confirmé dans une seconde source publique indépendante ; il faut donc le lire comme une donnée attribuée à cette source de départ.

Le site ministériel montre aussi que le lycée est intégré à l’architecture officielle de l’enseignement national. Le décret cité dans la décision de 2024 rappelle d’ailleurs le décret n° 2021-1339 du 7 octobre 2021, qui a fixé ses règles d’organisation et de fonctionnement. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une vitrine isolée, mais d’un outil reconnu par l’administration scolaire sénégalaise.

Ce que raconte le parcours des élèves

Le succès de Mariama Bâ ne se mesure pas seulement à ses concours. Il se lit dans la manière dont l’école modifie les comportements, la parole et la projection des élèves. La matière d’origine raconte le cas d’une jeune fille entrée à 12 ans, originaire d’une zone rurale, devenue à 19 ans présidente du conseil des élèves. Comme ce témoignage n’est pas recoupé par une seconde source indépendante accessible, il vaut surtout comme illustration du modèle, pas comme fait isolé généralisable.

Le principe est connu des spécialistes de l’éducation : pour de nombreuses adolescentes, le décrochage vient moins d’un refus de l’école que d’un cumul de pressions. Mariage précoce, grossesse, violences fondées sur le genre, pauvreté des ménages, distances à parcourir, manque d’infrastructures sanitaires adaptées. UNICEF Sénégal rappelle que les filles passent plus difficilement vers le secondaire, notamment à cause des violences et discriminations en milieu scolaire, ainsi que du mariage et de la grossesse précoces.

Dans ce contexte, un internat d’excellence joue un rôle précis. Il ne remplace pas une réforme d’ensemble. Mais il crée une bulle de continuité pour des profils souvent exposés à la rupture. Il protège du trajet quotidien, du découragement et parfois des arbitrages familiaux défavorables à la scolarité des filles. Pour les familles urbaines comme rurales, il incarne aussi une autre idée de la réussite féminine : non pas l’exception tolérée, mais la compétence attendue.

Un symbole national, mais aussi un signal régional

Le Sénégal n’est pas seul face à cette question. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, la transition entre le primaire et le secondaire reste le moment où les inégalités de genre se durcissent. La CEDEAO insiste depuis plusieurs années sur l’importance de l’éducation des filles dans ses politiques de développement humain, même si les solutions varient selon les États. Dans ce cadre, le modèle Mariama Bâ parle au-delà de Gorée : il montre qu’un établissement public, exigeant et gratuit peut devenir un instrument de politique sociale, sans renoncer au niveau académique.

Le nom même de l’école compte. Mariama Bâ, figure majeure de la littérature sénégalaise, a beaucoup écrit sur la tension entre normes traditionnelles et aspirations des femmes à disposer d’elles-mêmes. Associer ce nom à un lycée d’excellence pour filles, au large de Dakar, donne une portée supplémentaire au projet. Le message est clair : l’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage des savoirs. Elle peut aussi devenir un espace de négociation avec l’ordre social.

Sur le plan continental, l’exemple sénégalais rappelle une évidence encore trop souvent négligée : l’égalité scolaire ne progresse pas seulement par les grands textes, mais aussi par des dispositifs concrets de maintien des élèves. À l’heure où l’Union africaine et ses partenaires martèlent les objectifs de scolarisation et de réduction des inégalités, la vraie question devient celle-ci : comment généraliser ce qui fonctionne sans en faire un privilège réservé à quelques dizaines d’élèves ? Au Sénégal, la réponse passe déjà par un mélange de sélection, d’encadrement et de prise en charge publique. C’est peu, et beaucoup à la fois.