À Ceuta, des adolescents marocains bloqués entre retour et départ
Sur la plage, le décor peut tromper. Quelques jeunes dorment à l’ombre, d’autres attendent un repas, d’autres encore regardent la mer comme une promesse. À Ceuta, enclave espagnole au nord du Maroc, la question n’est pas seulement migratoire. Elle touche aussi à l’enfance, à la frontière et à la façon dont deux États gèrent, ou non, les départs de mineurs non accompagnés.
Le sujet reste sensible pour Rabat comme pour Madrid. En 2021 déjà, l’arrivée massive de personnes depuis le Maroc avait transformé Ceuta en point de crispation diplomatique. En 2026, le même territoire est redevenu un lieu de tension, avec des centaines de mineurs marocains encore présents dans l’enclave et des demandes de retour qui ravivent un vieux contentieux entre contrôle des frontières et protection de l’enfance.
Un précédent lourd entre Rabat, Madrid et la justice espagnole
Ceuta n’est pas une frontière ordinaire. La ville espagnole, située face à Fnideq, vit depuis des années sous la pression des passages irréguliers et des départs de jeunes Marocains attirés par l’Europe. La coopération entre le Maroc et l’Espagne s’y joue sur plusieurs plans à la fois : sécurité, police, justice des mineurs et gestion administrative des retours. Pour le Maroc, l’enjeu est aussi social. Pour l’Espagne, il touche à la charge d’accueil et au respect du droit.
Le précédent de l’été 2021 reste central. La Cour suprême espagnole a confirmé que les retours de mineurs depuis Ceuta vers le Maroc, effectués en août 2021, étaient illégaux parce qu’ils n’avaient pas suivi la procédure prévue par la loi espagnole sur les étrangers. Le tribunal a rappelé qu’un retour de mineur doit s’appuyer sur un examen individualisé, avec information sur la situation de l’enfant, audition si nécessaire et intervention du ministère public.
Autrement dit, le principe du « retour » existe, mais il ne peut pas être collectif et automatique. C’est là que se noue la difficulté actuelle. Rabat demande le retour des mineurs marocains présents à Ceuta. Madrid, lui, répond qu’aucune décision durable ne peut contourner l’examen dossier par dossier. Entre les deux, les associations rappellent qu’un adolescent n’est ni un flux ni un simple numéro de dossier.
Des jeunes qui veulent rester, et une ville qui n’a pas la capacité d’absorber seule
Les témoignages recueillis à Ceuta disent la même chose depuis plusieurs années : beaucoup de ces mineurs ne veulent pas repartir au Maroc. Ils espèrent rejoindre la péninsule ibérique, voire plus loin en Europe. Cette aspiration s’explique par des raisons concrètes, souvent répétées par les jeunes eux-mêmes : le manque de perspectives, la précarité familiale, le poids du chômage des jeunes et l’idée qu’à l’autre bout de la frontière se trouve une chance plus grande.
Mais Ceuta n’est pas équipée pour absorber durablement une telle pression. Selon AP, environ 1 000 mineurs resteraient encore dans l’enclave après la dernière poussée migratoire de 2026. D’autres estimations évoquent une situation plus large de saturation des services d’accueil. Les autorités espagnoles ont d’ailleurs annoncé une enveloppe de 25 millions d’euros pour l’accompagnement des mineurs à Ceuta, preuve que la réponse passe aussi par des moyens sociaux, éducatifs et sanitaires, pas seulement par la police aux frontières.
Le quotidien de ces adolescents montre l’angle mort du débat. Certains ont une place en centre d’hébergement. D’autres dorment dehors. Les ONG distribuent des repas et des soins de base, mais la santé publique reste fragile dès lors qu’une partie des jeunes échappe à l’enregistrement et aux structures d’accueil. Ce point compte, parce qu’il déplace le sujet : il ne s’agit pas seulement d’un bras de fer diplomatique, mais d’une question de protection immédiate d’enfants et d’adolescents exposés à la rue.
Ce que ce bras de fer dit du rapport Maroc-Europe
Pour le Maroc, Ceuta reste un dossier à double fond. D’un côté, Rabat veut montrer qu’il coopère sur le contrôle migratoire et sur les retours. De l’autre, il ne veut pas porter seul le coût politique et social des départs de mineurs. Cette ligne de crête est visible dans la relation avec l’Espagne, mais aussi dans la façon dont le royaume organise lui-même la prise en charge des enfants et la réinsertion familiale à l’intérieur du pays. Les dispositifs marocains de protection de l’enfance ont évolué, mais les pressions économiques et territoriales demeurent fortes.
Pour l’Espagne, le dossier Ceuta rejoint un débat plus large sur la gestion des frontières extérieures de Schengen. Madrid veut éviter qu’une crise locale ne devienne un précédent européen. C’est aussi pour cela que la question juridique est centrale : si un retour de mineurs se fait sans garanties, il expose l’État à la censure des juges et à la critique des organismes de protection de l’enfance. À l’inverse, si rien n’est fait, la ville autonome supporte seule une charge difficile à tenir dans la durée.
La portée continentale est claire. Ceuta concentre plusieurs lignes de fracture qui traversent aussi d’autres frontières africaines et euro-africaines : jeunesse sans horizon, circulation irrégulière, dépendance à la coopération bilatérale et place du droit de l’enfant dans les réponses sécuritaires. À l’échelle africaine, le sujet renvoie à une réalité connue : les migrations des mineurs ne relèvent pas d’un simple effet d’appel, mais d’un faisceau de facteurs sociaux, familiaux et économiques que les États ne peuvent traiter durablement qu’avec des politiques publiques cohérentes. C’est là que se joue, au-delà de Ceuta, une partie de la crédibilité des partenariats entre le Maroc, l’Union européenne et les acteurs régionaux africains.