Une actrice née à Madrid, mais racontée des deux côtés du détroit

Mina El Hammani n’est pas seulement un visage de série à succès. Elle incarne aussi une trajectoire familière à bien des familles marocaines installées en Europe : celle d’une enfant née ailleurs, élevée entre deux langues, deux mémoires et deux manières d’appartenir. Pour beaucoup de spectateurs, son nom reste associé à un rôle. Pourtant, sa carrière dit autre chose : la place encore fragile, mais de plus en plus visible, des enfants de la diaspora marocaine dans l’audiovisuel européen.

Née à Madrid le 29 novembre 1993, l’actrice est la fille de parents marocains. Plusieurs entretiens concordent sur l’ancrage familial à Salé, près de Rabat, et sur une histoire migratoire marquée par le travail, la séparation et l’installation durable en Espagne. Sa mère a travaillé à l’ambassade d’Espagne à Rabat avant de partir. Son père a d’abord vécu en situation irrégulière, puis a travaillé dans le bâtiment. Ces éléments ne relèvent pas du décor biographique. Ils éclairent la manière dont Mina El Hammani parle aujourd’hui de son métier, de ses origines et des rôles qu’on lui propose.

Dans le récit public autour de l’actrice, Rabat et Salé ne sont pas des mentions folkloriques. Ils rappellent la continuité entre le Maroc et sa diaspora, particulièrement forte en Espagne, où les parcours familiaux traversent depuis longtemps les mobilités de travail, les regroupements familiaux et les allers-retours saisonniers. C’est aussi ce lien qui explique la portée symbolique d’une actrice née à Madrid, parlant arabe et espagnol, et revendiquant un héritage marocain sans en faire une étiquette réductrice.

De Nadia Shanaa à une carrière qui cherche à sortir des cases

Le grand public l’a découverte avec Nadia Shanaa dans Élite, la série espagnole de Netflix lancée en 2018. Le personnage, élève brillante, musulmane et souvent en tension avec son environnement scolaire, a fait de Mina El Hammani une figure immédiatement identifiable. Netflix a ensuite confirmé son retour dans la huitième saison de la série, preuve que le rôle continue de compter dans l’économie du programme.

Mais l’essentiel ne se limite pas au succès d’une fiction. Dans plusieurs entretiens, l’actrice dit avoir reçu des messages de spectatrices qui se sont reconnues en elle. Elle a aussi raconté les insultes, les injonctions et les menaces reçues quand certains téléspectateurs ont confondu la comédienne et son personnage. Cette confusion dit beaucoup de l’état de la représentation des femmes musulmanes ou d’origine maghrébine à l’écran. La question n’est pas seulement celle de la visibilité. C’est aussi celle du droit d’exister sans être réduite à un symbole.

La suite de sa filmographie va dans ce sens. Après Élite, elle a pris part à d’autres productions télévisées et cinématographiques, dont El Internado: Las Cumbres, Raqa et La tierra de Amira. Dans Raqa, présentée par RTVE et au Festival de cinéma d’Almería, elle joue une infirmière originaire de Ceuta, envoyée dans une intrigue d’espionnage liée à Daech. Dans La tierra de Amira, elle incarne une ouvrière saisonnière marocaine sans papiers. Le choix de ces rôles montre une stratégie claire : élargir le registre, sans renier l’origine.

Ce déplacement est important. Dans une industrie audiovisuelle encore marquée par les stéréotypes, les actrices d’origine maghrébine reçoivent souvent les mêmes propositions : la voisine de quartier, la femme voilée, la migrante, la clandestine, la victime ou la menace. Mina El Hammani dit refuser cet enfermement. Ce refus ne relève pas d’une posture militante. Il répond à un fait de terrain : les publics marocain, espagnol et diasporique attendent désormais des personnages plus nuancés, plus ordinaires, plus crédibles.

Ce que sa trajectoire dit du Maroc, de l’Espagne et de la représentation

Le cas Mina El Hammani est intéressant pour le Maroc parce qu’il dépasse la simple affaire de célébrité. Il raconte une circulation culturelle entre Rabat, Salé et Madrid. Il montre aussi comment des enfants de migrants marocains deviennent, à l’échelle européenne, des passeurs de récits. Leur présence à l’écran ne remplace pas les productions marocaines. Elle leur répond d’une autre manière : en installant dans l’espace public des corps, des accents et des histoires qui ne sont ni périphériques ni accidentels.

Pour l’Espagne, l’enjeu est tout aussi net. Le pays compte une création audiovisuelle dynamique, mais les rôles réellement ouverts à la diversité restent limités. Quand une actrice née à Madrid, issue d’une famille marocaine, doit encore expliquer qu’elle veut jouer autre chose que sa propre origine, cela dit beaucoup des verrous culturels du secteur. Le débat n’est donc pas uniquement artistique. Il touche à l’image que la société espagnole se fait de ses propres citoyens d’origine marocaine.

Cette tension résonne au niveau continental. Depuis plusieurs années, les industries culturelles africaines et diasporiques cherchent à reprendre la main sur la manière dont les Africains et leurs descendants sont montrés à l’écran. Le sujet n’est pas anecdotique. Il touche à la circulation des imaginaires, à la place des femmes noires et maghrébines dans les fictions, et à la capacité des industries du Sud à imposer des récits complexes face à des plateformes mondiales souvent friandes de personnages-types. La trajectoire de Mina El Hammani rappelle qu’une représentation juste n’est pas un luxe. C’est un enjeu de société et de souveraineté culturelle.

Reste une question à suivre : comment les plateformes, les chaînes et les producteurs espagnols, mais aussi marocains, vont-ils intégrer davantage d’artistes issus de la diaspora sans les cantonner à des rôles attendus ? La réponse dira beaucoup de l’évolution du paysage audiovisuel entre le Maroc, l’Europe du Sud et le reste de l’espace méditerranéen.