Quand la sécurité façonne aussi les salles de rédaction

Au Burkina Faso, la guerre contre les groupes armés ne transforme pas seulement les routes, les écoles ou les marchés. Elle redessine aussi la façon dont l’État parle, forme et encadre l’information. Dans ce paysage, la place du journaliste devient plus exposée, plus disputée et, parfois, plus étroitement liée au récit de la mobilisation nationale.

Le pays vit depuis plusieurs années sous forte pression sécuritaire, avec un pouvoir de transition installé à Ouagadougou et un discours officiel centré sur la souveraineté, la discipline et l’effort collectif. Cette ligne s’accompagne d’initiatives publiques qui mêlent civisme, formation patriotique et encadrement des agents de l’État, y compris des civils. Dans ce contexte, l’idée d’une immersion organisée pour des journalistes ne relève pas d’un simple atelier technique. Elle touche à la frontière, sensible, entre compréhension du terrain et proximité avec l’appareil sécuritaire.

Ce que s’est passé à Pabré

À Pabré, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Ouagadougou, plus de quarante journalistes issus de médias publics et privés ont pris part à une session organisée par le ministère de la Sécurité. Selon les autorités, cette activité s’est déroulée à l’Académie de police et avait pour but de rapprocher les participants des réalités quotidiennes des forces de défense et de sécurité engagées contre les groupes armés.

Des images diffusées par les médias publics ont montré des participants en tenue militaire pendant certaines séquences. La cérémonie de clôture a réuni des responsables gouvernementaux, dont le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo. Celui-ci a appelé les journalistes à conjuguer patriotisme et professionnalisme, en insistant sur l’idée d’un métier exercé au service du pays. Le directeur général de l’Académie de police, Lassina Traoré, a, lui, présenté cette immersion comme un moyen de faire comprendre les missions et les contraintes des forces engagées sur le terrain.

Le message officiel est clair : il ne s’agit pas, selon les autorités, de militariser la presse, mais de mieux l’immerger dans la réalité sécuritaire burkinabè. Cette logique n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une série d’initiatives de “patriotisme” déjà appliquées à d’autres catégories sociales, notamment des élèves, des agents de la Primature et des civils de ministères. L’État burkinabè a même mis en place une plateforme dédiée à l’Immersion patriotique obligatoire, preuve que l’exercice dépasse le cas des journalistes.

Une initiative qui interroge la liberté de la presse

La réaction des défenseurs de la liberté de la presse a été immédiate. Reporters sans frontières a mis en garde contre toute assimilation des journalistes à des combattants. Pour l’organisation, la presse ne doit ni porter l’uniforme ni être intégrée à l’effort de guerre. L’enjeu dépasse la tenue vestimentaire. Il touche à l’indépendance du regard journalistique, à la distance critique et à la capacité de couvrir les faits sans se fondre dans la communication institutionnelle.

Cette inquiétude s’appuie sur un contexte déjà tendu. RSF a documenté plusieurs cas de journalistes burkinabè inquiétés, arrêtés, réquisitionnés ou forcés au silence ces dernières années. L’organisation a notamment signalé des enlèvements et des disparitions de reporters, ainsi que des mises à l’écart de professionnels critiques du pouvoir. Le classement mondial de RSF pour 2025 place le Burkina Faso au 105e rang sur 180, un signal qui traduit la dégradation de l’environnement médiatique.

Dans ce climat, une formation organisée par le ministère de la Sécurité ne peut pas être lue comme une activité neutre. Même si les autorités la présentent comme pédagogique, elle crée un symbole puissant : celui d’une presse invitée à partager, au moins partiellement, les codes de l’institution armée. Pour certains observateurs, cela peut améliorer la compréhension mutuelle. Pour d’autres, cela peut normaliser une pression politique sur les rédactions, en particulier sur les médias qui travaillent déjà sous contraintes dans un pays en état de guerre diffuse.

Ce que cela change pour les Burkinabè, et au-delà

Pour les autorités, l’intérêt est évident. Elles cherchent à renforcer l’adhésion nationale autour de la lutte sécuritaire, à stabiliser le récit public et à limiter les incompréhensions entre forces armées et médias. Pour les journalistes, la question est plus délicate. Mieux connaître les contraintes du terrain peut aider à couvrir les opérations avec précision. Mais accepter une proximité symbolique avec l’appareil militaire peut aussi fragiliser la perception d’indépendance, surtout si les pressions politiques s’accumulent déjà dans les rédactions.

Le risque le plus net concerne la pratique quotidienne de l’information. Dans un pays où les groupes armés contrôlent encore des zones, où les déplacements restent dangereux et où la parole publique est fortement politisée, le journaliste burkinabè doit déjà arbitrer entre accès au terrain, sécurité personnelle et vérification rigoureuse. Une formation pensée par le pouvoir peut, dans le meilleur des cas, donner des repères utiles. Dans le pire, elle peut installer l’idée qu’un bon journaliste est d’abord un journaliste loyal, avant d’être un journaliste libre.

Cette tension n’est pas seulement nationale. Elle résonne dans toute l’Afrique de l’Ouest, où plusieurs États confrontés à l’insécurité renforcent le discours patriotique et l’encadrement des médias. Le Burkina Faso, la Guinée, le Mali et le Niger partagent désormais un horizon politique marqué par la souveraineté revendiquée et par des institutions régionales bousculées, notamment la CEDEAO. Dans ce cadre, la manière dont Ouagadougou traite sa presse devient un indicateur suivi bien au-delà de ses frontières.

La suite sera donc observée de près. Si cette immersion devient régulière, comme l’annoncent les autorités, elle installera un précédent durable. La vraie question ne sera plus seulement de savoir combien de journalistes y participent. Elle sera de savoir quelles garanties d’indépendance accompagnent ces séances, et si la presse burkinabè peut continuer à exercer son rôle de contrôle sans être absorbée par le vocabulaire de la mobilisation nationale.