Quand les douanes américaines regardent vers l’Afrique
Le commerce mondial ne se joue plus seulement sur les ports, les trains et les usines. Il se joue aussi sur l’origine des marchandises, une case qui peut faire basculer une facture douanière, un contrat d’exportation ou un accès au marché américain. Dans ce contexte, Washington durcit le ton et dit vouloir traquer les circuits où un produit change de papier plus facilement que de valeur ajoutée.
Le Maroc et le Kenya se retrouvent ainsi cités parmi les pays à surveiller dans le cadre de la lutte contre le transbordement illicite, c’est-à-dire le passage par un pays tiers pour masquer l’origine réelle d’un produit ou lui offrir artificiellement un avantage tarifaire. L’alerte américaine ne prouve pas une fraude organisée par Rabat ou Nairobi ; elle signale un risque perçu dans des chaînes de valeur de plus en plus fragmentées.
Pour le continent, l’enjeu dépasse la seule diplomatie commerciale. Il touche à la manière dont l’Afrique s’insère dans les chaînes industrielles mondiales : simple couloir logistique, base d’assemblage, ou territoire de transformation réelle. La nuance compte, parce qu’un même port, une même zone franche ou une même usine peuvent servir des projets d’industrialisation légitimes et, en parallèle, attirer la suspicion des douanes étrangères.
Le Maroc, entre accord de libre-échange et pari industriel
Le Maroc dispose d’un atout rare en Afrique du Nord : un accord de libre-échange avec les États-Unis, entré en vigueur le 1er janvier 2006. Cet accord a ouvert un accès préférentiel au marché américain, tout en imposant des règles d’origine destinées à empêcher qu’un produit venu d’un pays tiers ne soit simplement repeint en “made in Morocco”.
C’est précisément ce mélange d’ouverture et de vigilance qui rend le dossier sensible. Le royaume a attiré des industriels chinois dans l’automobile, les composants et les batteries. En juillet 2026, la Banque africaine de développement a approuvé un prêt de 100 millions d’euros à Gotion Power Morocco pour une gigafactory LFP dans la zone franche de Rabat-Salé-Kénitra. Le projet, porté par Gotion High-Tech, doit produire des cellules et des packs pour véhicules électriques.
À plus long terme, cette implantation illustre un choix stratégique du Maroc : capter des capitaux asiatiques, monter en gamme dans l’automobile et consolider un statut de plateforme exportatrice entre Europe, Afrique et Amérique du Nord. Rabat met en avant la transformation locale, l’emploi industriel et l’intégration de fournisseurs. Washington, lui, regarde surtout la capacité à prouver qu’un produit n’est pas seulement passé par le territoire marocain avant d’entrer sur son marché.
Ce débat dépasse le cas marocain. Dans l’Union européenne aussi, l’essor des investissements chinois au Maroc alimente des interrogations sur la réexportation indirecte de surcapacités industrielles. Le sujet n’est pas nouveau. Mais il devient plus tendu à mesure que les grandes puissances relèvent leurs barrières commerciales et cherchent à refermer les voies de contournement.
Le Kenya, un hub régional sous surveillance
Le Kenya apparaît dans un autre registre : celui des plateformes logistiques de l’Afrique de l’Est. Les ports de Mombasa et de Lamu sont présentés par les autorités portuaires comme des nœuds de transit et de transbordement. Le port de Lamu, intégré au corridor LAPSSET, revendique même l’ambition de devenir un grand hub de transbordement en eau profonde.
Cette fonction de carrefour est une force économique. Elle soutient les recettes portuaires, la manutention, le fret routier et ferroviaire, ainsi qu’une multitude d’activités informelles autour des terminaux. Mais elle expose aussi le pays à une pression accrue sur les règles d’origine, d’autant que la Kenya Revenue Authority a renforcé en 2025 l’exigence de certificat d’origine pour les importations. Le message est clair : faciliter le commerce légitime, tout en refermant les brèches documentaires.
Dans la grille américaine, le Kenya n’est pas accusé d’avoir monté une fraude d’État. Il est rangé parmi les pays où des infrastructures utiles au commerce peuvent aussi servir de relais à des flux asiatiques cherchant à éviter des droits de douane. Cette lecture dit beaucoup de la nouvelle guerre commerciale : les ports ne sont plus seulement jugés sur leurs capacités, mais sur leur transparence douanière et sur la qualité du contrôle des chaînes de production.
Pour Nairobi, la question est délicate. Le pays veut attirer davantage d’investissements dans les zones économiques, moderniser ses corridors et consolider sa place dans la Communauté d’Afrique de l’Est, où les règles de circulation des biens reposent sur l’origine préférentielle. Plus les flux s’accélèrent, plus les administrations doivent être capables de distinguer le transit, la transformation réelle et le simple habillage commercial.
Ce que Washington change, et ce que l’Afrique doit surveiller
Le durcissement américain ne repose pas seulement sur des déclarations politiques. La Maison-Blanche a déjà ordonné de renforcer la surveillance douanière, d’exiger davantage de documents sur l’origine des marchandises et de cibler les cas de sous-évaluation, de mauvaise classification et de transbordement illégal. Les douanes américaines disent aussi miser sur l’automatisation et l’intelligence artificielle pour repérer les anomalies dans les flux.
Pour les entreprises africaines sérieuses, l’effet peut être à double tranchant. D’un côté, les acteurs qui investissent réellement dans la transformation locale ont intérêt à des règles plus strictes, car elles distinguent mieux les usines des simples façades commerciales. De l’autre, la multiplication des contrôles allonge les délais, renchérit la conformité et peut pénaliser les PME qui manquent d’équipes juridiques ou douanières. Dans les économies où l’informel reste puissant, le coût de la preuve devient vite un coût de marché.
Le débat est donc continental. L’Afrique cherche à vendre plus de produits transformés, à élargir le commerce intra-africain avec la ZLECAf, la zone de libre-échange continentale africaine, et à attirer des capitaux industriels. Mais cette montée en gamme suppose des chaînes d’approvisionnement lisibles, des certificats d’origine crédibles et des administrations capables de documenter la valeur ajoutée réelle. Sans cela, les pays les plus ouverts risquent d’être pris entre deux feux : soupçonnés par les partenaires du Nord, et contestés par leurs propres industriels qui veulent surtout des règles stables.
La suite se jouera dans les mois qui viennent, à mesure que Washington transforme ses soupçons en contrôles concrets. Le Maroc devra défendre la substance industrielle de ses zones franches. Le Kenya devra prouver que ses ports restent des portes d’entrée et de sortie au service du commerce légal, pas des zones grises. À l’échelle du continent, le vrai sujet est là : comment industrialiser vite, sans laisser d’autres puissances écrire seules les règles de ce qui compte, ou non, comme origine africaine.