Dans le Sahel, l’Algérie a choisi de remettre la coopération au centre du jeu
Après un an de crispations, Alger a repris la main sur un dossier devenu stratégique à ses frontières sud. Le dialogue avec le Niger, le Burkina Faso et le Mali est revenu, mais pas au même rythme. L’énergie a ouvert la voie, la diplomatie a suivi, puis la sécurité a pris le relais. Dans cette séquence, l’Algérien(ne) de la capitale Alger cherche surtout à consolider une frontière sahélienne plus stable, sans céder sur ses principes de souveraineté et de non-ingérence.
Ce retour au dialogue s’inscrit dans une région où les équilibres bougent vite. Le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont quitté la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, pour créer la Confédération des États du Sahel, une alliance politique et sécuritaire née dans un contexte de transitions militaires et de tensions avec plusieurs voisins. Pour Alger, cette recomposition du voisinage n’est pas un détail : elle touche au contrôle des routes, des frontières, de l’énergie et des flux commerciaux.
Du choc de 2025 à la détente de 2026
La rupture s’est installée au printemps 2025, après la destruction d’un drone malien près de Tin Zaouatine, localité frontalière au sud de l’Algérie. Alger a affirmé que l’appareil avait violé son espace aérien, tandis que Bamako a contesté cette version. Le 1er avril 2025, les tensions se sont durcies, puis les trois États de l’AES ont rappelé leurs ambassadeurs. En juillet 2026, l’Algérie et le Mali ont annoncé le retour de leurs représentants et la réouverture réciproque de leurs espaces aériens.
Le dossier est devenu politique bien au-delà du seul épisode aérien. En septembre 2025, le différend a même été porté devant l’Assemblée générale des Nations unies, signe d’une querelle qui dépassait le cadre bilatéral. Mais en 2026, Alger a multiplié les signaux d’apaisement, en particulier avec Niamey, où les relations se sont normalisées plus tôt qu’avec Bamako.
Avec le Niger, la reprise a été rapide et méthodique. Le 12 février 2026, Alger a annoncé le retour immédiat de son ambassadeur à Niamey, après le retour du représentant nigérien à Alger. Mi-février, le président nigérien Abdourahamane Tiani était reçu en Algérie, avec un accent mis sur les frontières, la coopération antiterroriste et les mécanismes bilatéraux. Fin mars, la deuxième session de la Grande commission mixte s’est tenue à Niamey.
Ce calendrier compte, parce qu’il montre une méthode. Alger n’a pas tout remis à plat d’un coup. La normalisation a commencé par les sujets qui produisent des résultats visibles : énergie, infrastructures, circulation aérienne, puis sécurité. Cette progression par étapes correspond aussi à la réalité du Sahel central, où les États ont besoin de solutions concrètes plus que de grandes déclarations.
L’énergie comme passerelle, le gazoduc comme vitrine
Le chantier le plus symbolique est le gazoduc transsaharien, ou TSGP. Le 4 juin 2026, à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, l’Algérie, le Niger et le Nigeria ont lancé les travaux du tronçon algérien. La troisième partie du projet suit une logique simple : faire venir le gaz nigérian vers le nord, via le Niger, puis vers Hassi R’Mel, le grand hub gazier algérien. L’objectif affiché est ensuite l’exportation vers les marchés internationaux, y compris l’Europe.
Le TSGP n’est pas nouveau. Il est évoqué depuis des décennies et un accord intergouvernemental a été signé en 2009 à Abuja. Mais son lancement effectif en 2026 change sa portée. Le projet relie trois pays, sur plus de 4 000 kilomètres, et donne au Niger un rôle de passage central. Pour Niamey, cela ouvre des perspectives de revenus, d’infrastructures et de positionnement stratégique. Pour Alger, c’est un moyen d’ancrer davantage son voisinage sahélien dans une architecture énergétique où le pays dispose déjà d’infrastructures exportatrices vers la Méditerranée.
La comparaison avec le projet Nigeria-Maroc, appelé gazoduc africain atlantique, reste inévitable. Le tracé transsaharien est plus court et traverse moins d’États. Ses partisans y voient donc un avantage de lisibilité et de coûts. Mais le débat ne se limite pas à la géométrie du tube. Il porte aussi sur la capacité des États à sécuriser les corridors, financer les travaux et tenir les délais. La Banque africaine de développement a déjà dit être prête à participer au financement, ce qui compte dans un continent où les grands projets échouent souvent faute d’adossement financier solide.
À côté de cette vitrine, les coopérations plus discrètes comptent tout autant. En février 2026, Sonatrach et la SONABHY, la société nationale burkinabè d’hydrocarbures, ont examiné à Ouagadougou des pistes de partenariat dans les hydrocarbures, l’investissement, l’expertise et l’approvisionnement en produits raffinés. Ces discussions sont moins spectaculaires qu’un grand pipeline, mais elles touchent le quotidien : carburant, logistique, formation et sécurité d’approvisionnement.
Une détente utile, mais encore inégale
Le Burkina Faso a suivi une trajectoire plus silencieuse que le Niger. La visite algérienne à Ouagadougou, en février 2026, a mis l’accent sur les mines, l’électricité, l’électrification rurale et le transfert de compétences. C’est un angle important, car il montre que la relation ne se limite pas aux chefs d’État. Elle touche aussi les administrations, les entreprises publiques et les zones hors des capitales, là où l’accès à l’énergie reste un enjeu direct.
Avec le Mali, en revanche, la normalisation reste plus fragile. Le retour de l’ambassadeur et la réouverture de l’espace aérien, décidés le 10 juillet 2026, ont refermé une séquence de crise, mais pas tous les contentieux politiques. Alger a présenté la détente comme une victoire de la méthode diplomatique. Bamako, de son côté, a insisté sur la redynamisation de la coopération. Les deux lectures convergent sur un point : la frontière commune, longue d’environ 1 400 kilomètres, reste le dossier le plus sensible.
La fragilité du cas malien tient aussi à la situation militaire sur le terrain. En 2026, les affrontements dans le nord du Mali ont continué de peser sur la relation avec Alger. C’est pourquoi des analystes, dont l’International Crisis Group, recommandent de commencer par la sécurisation de la frontière avant d’espérer un accord politique plus large. L’Institute for Security Studies, de son côté, voit dans ces rapprochements différenciés un test pour la Confédération des États du Sahel, car la solidarité politique ne gomme pas les intérêts nationaux propres.
Ce que cette séquence dit de l’Afrique du Nord et du Sahel
Pour l’Algérie, cette reprise des liens avec Niamey, Ouagadougou et Bamako confirme une ligne ancienne : parler au Sahel, rester présente aux frontières sud et éviter l’isolement régional. Dans un espace saharo-sahélien traversé par les transitions militaires, le terrorisme, les tensions diplomatiques et la compétition sur les ressources, Alger cherche à tenir une place de médiateur, mais aussi de fournisseur d’énergie et de sécurité.
À l’échelle continentale, l’enjeu dépasse l’Algérie. Le TSGP, les commissions mixtes et les réouvertures d’espaces aériens montrent qu’une coopération africaine peut avancer même quand les cadres régionaux sont bousculés. Le prochain marqueur sera la capacité des trois capitales de l’AES à transformer ces gestes en résultats concrets : circulation des personnes, protection des frontières, investissements et calendrier du gazoduc. C’est là que se jouera la crédibilité du rapprochement.