Une mémoire qui ne s’éteint pas
À Bukavu, le 13 août, la mémoire de Gatumba n’a pas seulement rappelé un drame ancien. Elle a aussi mis en lumière une réalité toujours vive dans l’Est de la République démocratique du Congo : lorsqu’une communauté se sent menacée, l’attente de justice devient une forme de survie politique et morale. Vingt-deux ans après l’attaque du camp de Gatumba, les Banyamulenge continuent de réclamer vérité, protection et poursuites.
Le souvenir du massacre s’inscrit dans une région où les frontières sont poreuses, les appartenances contestées et les violences souvent mêlées aux conflits armés locaux. Le Sud-Kivu, la province dont Bukavu est la capitale, reste pris dans les tensions entre groupes armés, discours de haine et rivalités autour du contrôle des hauts plateaux. Dans ce contexte, la commémoration de Gatumba parle autant du passé que des fragilités présentes de la région des Grands Lacs.
Ce qui s’est joué à Gatumba
Dans la nuit du 13 au 14 août 2004, des hommes armés ont attaqué le camp de transit de Gatumba, au Burundi, où vivaient des réfugiés congolais banyamulenge. Les bilans varient selon les sources : Human Rights Watch a documenté au moins 152 morts et 106 blessés, tandis que des archives des Nations unies évoquent environ 166 civils tués. Cette divergence n’efface pas l’essentiel : il s’agissait d’un massacre de civils, dans un espace censé offrir une protection.
Les enquêtes publiées à l’époque ont pointé la responsabilité d’éléments du Front national de libération, le FNL, un mouvement rebelle burundais alors actif. Les Nations unies ont condamné le massacre et demandé que les auteurs soient traduits en justice, mais les familles de victimes estiment que cette promesse n’a jamais abouti à des poursuites à la hauteur du crime.
À Bukavu, les témoignages des survivants rappellent cette attente. Les rescapés et les représentants de la communauté Banyamulenge disent que la souffrance ne peut pas rester sans réponse judiciaire. Ils relient aussi ce dossier à la protection des populations du Sud-Kivu, où les tensions autour de Minembwe et des hauts plateaux alimentent encore des peurs très concrètes, notamment pour les familles déplacées, les voyageurs et les communautés rurales exposées aux déplacements forcés.
Justice, sécurité et rapports de force
Le cœur de la revendication banyamulenge tient en une idée simple : sans justice, la mémoire du massacre reste ouverte et les discours de stigmatisation trouvent un terrain fertile. Cette demande ne concerne pas seulement une communauté. Elle touche aussi l’État congolais, qui doit protéger tous ses citoyens sans distinction, et les autorités burundaises, puisque le crime a été commis sur leur sol. Elle concerne enfin les mécanismes régionaux, parce que les violences dans les Grands Lacs circulent souvent d’un territoire à l’autre.
Dans l’Est de la RDC, les populations civiles paient encore le prix des alliances changeantes, des groupes armés et des accusations croisées. Le Sud-Kivu n’échappe pas à cette logique. Entre Bukavu, Uvira, Fizi et les hauts plateaux, la sécurité dépend autant de la présence de l’État que de sa capacité à prévenir les discours de haine et à rétablir la confiance entre voisins. Pour les habitants, la question n’est donc pas seulement mémorielle. Elle est aussi pratique : pouvoir circuler, travailler, cultiver et revenir chez soi sans craindre d’être visé pour son origine supposée.
Cette commémoration résonne enfin au niveau continental. Le dossier de Gatumba rappelle que la région des Grands Lacs reste l’un des espaces où l’Union africaine, la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs et les États voisins sont régulièrement attendus sur la prévention des crimes contre les civils. Tant que les crimes passés ne sont pas traités avec sérieux, ils continuent de nourrir les crises présentes. Et dans l’Est congolais, c’est précisément ce lien entre mémoire, justice et sécurité qui demeure au centre de l’agenda.