Une affaire qui dépasse un seul dossier judiciaire

À Ouagadougou, un dossier ancien rappelle une vérité simple : certaines affaires ne vieillissent pas, elles s’enracinent dans la mémoire publique. L’assassinat de Norbert Zongo, journaliste d’investigation burkinabè, reste l’un des symboles les plus sensibles de la demande de justice au Burkina Faso.

Ce dossier n’est pas seulement celui d’un crime commis le 13 décembre 1998 à Sapouy, au sud de Ouagadougou. Il touche aussi à la place du journalisme, à la crédibilité de l’appareil judiciaire et à la manière dont un État traite les crimes politiques présumés quand les noms impliqués appartiennent à l’ancien centre du pouvoir.

Le dernier mouvement procédural intervient dans un contexte où le pays cherche encore à refermer plusieurs contentieux historiques. La justice burkinabè a déjà rouvert ce dossier après le non-lieu de juillet 2006, dans le prolongement notamment d’une décision de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples qui avait relevé des carences dans la conduite de l’enquête. Cette décision africaine reste une référence dans le dossier, car elle a contribué à maintenir la pression pour que l’enquête reprenne.

Ce que la justice burkinabè dit désormais

Selon les informations communiquées par le parquet général près la Cour d’appel de Ouagadougou, trois personnes doivent comparaître devant le tribunal, dont François Compaoré, frère cadet de l’ancien président Blaise Compaoré. Elles sont poursuivies pour assassinat, destruction volontaire aggravée de biens et complicité d’assassinat. L’enjeu judiciaire est clair : faire entrer dans une phase de jugement un dossier longtemps resté au point mort.

Le nom de François Compaoré reste central. L’intéressé vit à Abidjan, en Côte d’Ivoire, depuis 2024, et la question de sa présence effective au Burkina Faso continue de peser sur l’issue du dossier. La défense de l’un des accusés a formé, le 31 juillet, un pourvoi en cassation contre l’arrêt rendu par la chambre de l’instruction. Ce geste prolonge une bataille de procédure déjà ancienne, dans laquelle chaque étape judiciaire est disputée, retardant mécaniquement le passage au fond.

Il faut rappeler le cœur du dossier. Norbert Zongo enquêtait sur la mort de David Ouédraogo, chauffeur de François Compaoré. Le 13 décembre 1998, le journaliste et trois de ses compagnons ont été retrouvés morts calcinés dans leur véhicule. Depuis, l’affaire a traversé non-lieu, reprises d’enquête, mandats, contentieux d’extradition et recours successifs. Autrement dit, elle a suivi le rythme d’une justice devenue elle-même un terrain de confrontation.

Sur la question de l’extradition, le dossier a connu plusieurs rebondissements hors du Burkina Faso. Le Conseil d’État français a validé, le 30 juillet 2021, l’extradition de François Compaoré vers Ouagadougou. Mais la procédure a ensuite été fragilisée par une décision de la Cour européenne des droits de l’homme, rendue le 7 septembre 2023, qui a estimé qu’il y aurait violation de l’article 3 de la Convention en l’absence d’un réexamen des garanties diplomatiques données par le Burkina Faso. Ces séquences ont renforcé l’impression d’un dossier prisonnier d’allers-retours juridiques entre Ouagadougou et l’Europe.

Pourquoi cette séquence compte pour le Burkina Faso

Pour les Burkinabè, le sujet dépasse la seule responsabilité pénale d’un homme. Il touche à la confiance dans l’institution judiciaire, à la capacité de l’État à traiter un crime commis contre un journaliste et, plus largement, à la lutte contre l’impunité. Dans un pays où les transitions politiques récentes ont fortement reconfiguré l’exécutif, chaque grand dossier sensible devient aussi un test de continuité institutionnelle.

Le Burkina Faso se trouve par ailleurs au cœur de l’espace ouest-africain, où la CEDEAO reste la principale organisation régionale, même si les rapports entre Ouagadougou et l’institution sont aujourd’hui tendus. Dans ce contexte, une affaire comme celle de Norbert Zongo agit comme un marqueur régional. Elle rappelle que la liberté de la presse, la protection des enquêtes sensibles et l’indépendance des juges ne sont pas des sujets abstraits. Ils concernent la solidité de l’État de droit dans tout l’espace sahélien et ouest-africain.

Le poids symbolique est aussi national. Depuis l’assassinat de Norbert Zongo, plusieurs générations de journalistes, d’avocats, de défenseurs des droits humains et d’universitaires ont entretenu la mémoire du dossier. L’Université Norbert-Zongo, à Koudougou, et les initiatives mémorielles autour du journaliste ont contribué à inscrire son nom dans l’espace public burkinabè. Ce n’est pas un détail. Dans un pays où les repères politiques ont beaucoup bougé depuis la chute de Blaise Compaoré en 2014, le nom de Zongo est devenu un repère civique.

La justice, elle, avance par à-coups. Le parquet affirme vouloir aller vers une issue diligente, mais la procédure reste suspendue aux recours et à la capacité des parties à faire vivre leurs arguments jusqu’au bout. C’est là que se joue la différence entre une annonce et un procès. Une annonce rassure. Un procès, lui, doit encore s’ouvrir, se tenir et produire une décision.

Une portée continentale toujours vive

Au-delà du Burkina Faso, l’affaire continue d’intéresser le continent parce qu’elle met en lumière trois questions africaines majeures : la protection des journalistes d’investigation, le traitement judiciaire des crimes politiques présumés et la circulation transnationale des procédures d’extradition. Dans plusieurs pays, les dossiers sensibles se heurtent aux mêmes obstacles : lenteur, fuite des suspects, conflits de juridiction et difficulté à faire reconnaître les garanties d’un procès équitable.

Le dossier Norbert Zongo rappelle aussi l’importance des juridictions africaines. La décision de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a eu un effet concret sur la dynamique du dossier. Elle a montré qu’un contentieux national peut être relancé par une instance continentale lorsque l’enquête s’enlise. C’est un signal important pour les justiciables africains, mais aussi pour les États, qui ne peuvent plus traiter certains dossiers majeurs comme de simples affaires internes sans portée régionale.

La suite dépendra désormais de la tenue effective de l’audience, de l’effet du pourvoi en cassation et de la capacité des autorités judiciaires à réduire encore les délais. Après plus de vingt-cinq ans d’attente, chaque date d’audience compte. Chaque acte de procédure compte. Et dans ce dossier, la question n’est plus seulement de savoir si un procès aura lieu, mais à quel prix institutionnel le Burkina Faso parviendra à faire juger une affaire devenue, à elle seule, un test de mémoire, de justice et de souveraineté judiciaire.