À Ouagadougou, un dossier symbole de la lenteur judiciaire
Vingt-sept ans après la mort de Norbert Zongo et de ses trois compagnons, le dossier continue de dire quelque chose de plus large que lui-même : au Burkina Faso, la justice avance, mais elle avance sous surveillance, sous recours, et sous une forte attente citoyenne. Dans ce type d’affaire, chaque étape procédurale compte autant que le fond, parce qu’elle mesure la capacité de l’État à aller jusqu’au bout lorsqu’un crime touche la presse et le pouvoir.
Le contexte burkinabè éclaire cette attente. À Ouagadougou, la capitale, l’affaire Norbert Zongo est devenue un repère national sur la liberté d’informer. Elle reste aussi un dossier régional, car le Burkina Faso appartient à la CEDEAO, espace ouest-africain où la question de l’impunité politique et des crimes contre les journalistes revient régulièrement dans le débat public.
Ce que dit la procédure, et ce qui bloque encore
Selon un communiqué du parquet général près la Cour d’appel de Ouagadougou, rendu public en décembre 2024, le dossier était prêt pour être envoyé en audience de jugement. Le ministère public y rappelait les grandes étapes de l’instruction : le drame du 13 décembre 1998 à proximité de Sapouy, la conclusion de la commission d’enquête indépendante dès mai 1999, puis la réouverture du dossier en 2015 à la suite de nouvelles charges.
Le même communiqué précisait que trois personnes étaient visées à ce stade : Paul François Compaoré, Banagoulo Yaro et Wango Christophe Kombassere. Le parquet indiquait que Paul François Compaoré était soupçonné d’être le commanditaire, tandis que Yaro et Kombassere étaient renvoyés pour des faits de complicité d’assassinat, de destruction volontaire de biens et, pour Kombassere, d’assassinat et de dégradation volontaire de biens mobiliers. Le dossier mentionnait aussi le décès de Wampasba Nacoulma, contre lequel l’action publique devait s’éteindre.
Mais le parcours judiciaire ne s’est pas arrêté là. Le parquet expliquait qu’un recours avait été déposé devant la Cour de cassation par la défense de Banagoulo Yaro pour contester la décision de la chambre d’instruction. À l’échelle procédurale, ce type de recours suspend la marche vers l’audience et reporte mécaniquement le moment où un tribunal peut juger au fond. C’est précisément ce que montre la séquence ouverte en 2024 et poursuivie en 2026.
En juin 2026, l’agence APA a rapporté qu’une nouvelle audience devait se tenir le 18 juin devant la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Ouagadougou, à la suite d’appels contre l’ordonnance de renvoi. Cette information confirme que le dossier demeure au stade de l’examen judiciaire préalable, avant tout procès criminel proprement dit.
Pourquoi cette affaire reste centrale pour le Burkina Faso
L’affaire Norbert Zongo ne concerne pas seulement un meurtre resté longtemps sans jugement. Elle touche à la crédibilité de l’appareil judiciaire burkinabè, à la protection des journalistes et à la confiance du public dans l’État de droit. La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a déjà tranché, en 2014 puis en réparations en 2015, que le Burkina Faso avait failli à son obligation de mener une enquête effective et de faire la lumière sur les assassinats de Norbert Zongo et de ses compagnons.
Cette décision régionale a eu une portée majeure. Elle a reconnu un déni de justice et rappelé que la lenteur excessive d’une enquête peut, à elle seule, constituer une violation grave des droits fondamentaux. Elle a aussi rouvert un espace politique et judiciaire que beaucoup jugeaient fermé. C’est dans ce cadre qu’a été relancée l’instruction au Burkina Faso, avec un mandat d’arrêt international lancé en mai 2017 contre Paul François Compaoré, puis des développements judiciaires en France et au Burkina Faso.
Le cas de Paul François Compaoré illustre, lui, la dimension transnationale du dossier. Le parquet burkinabè a indiqué en décembre 2024 que la procédure française n’avait pas interrompu la marche de l’affaire au Burkina Faso. De son côté, la presse ivoirienne et burkinabè a rapporté fin 2024 qu’il se trouvait à Abidjan, où des questions administratives liées à son visa compliquaient ses déplacements. Ces éléments montrent qu’entre Ouagadougou, Paris et Abidjan, la justice burkinabè doit composer avec des obstacles juridiques et diplomatiques qui dépassent largement le seul cadre national.
Pour la société burkinabè, l’enjeu est concret. Pour les familles, il s’agit d’obtenir une décision qui tranche enfin les responsabilités. Pour les journalistes, c’est la question de savoir si enquêter peut encore coûter la vie sans réponse judiciaire rapide. Pour l’État, c’est un test de continuité institutionnelle, dans un pays marqué depuis plusieurs années par des transitions politiques, des réaménagements du pouvoir et une forte exigence de souveraineté affichée par les autorités.
Une affaire burkinabè, mais une leçon panafricaine
À l’échelle du continent, l’affaire Norbert Zongo rappelle qu’une justice régionale peut peser sur des dossiers que les juridictions nationales peinent à clore. La Cour africaine a joué ce rôle de rappel à l’ordre, en articulant liberté d’expression, droit à la vie et droit à un recours effectif. Son dossier reste ouvert dans les archives de la juridiction, signe qu’il continue d’habiter la mémoire juridique africaine.
Elle résonne aussi dans un contexte ouest-africain où les journalistes, les organisations professionnelles et les défenseurs des droits humains dénoncent régulièrement les pressions, les disparitions et les restrictions. À Ouagadougou, le nom de Norbert Zongo n’est donc pas seulement celui d’un homme assassiné en 1998. Il est devenu un marqueur. Il dit ce qu’une justice nationale accepte de regarder en face, et ce qu’une société refuse d’oublier.