Un dossier industriel qui dit beaucoup plus qu’un simple contrat d’études

Dans le Sud marocain, les grands projets énergétiques ne se jouent plus seulement sur les promesses. Ils avancent par paliers, avec des études, des réservations foncières et des arbitrages techniques très concrets. C’est dans cette logique que le projet d’ammoniac vert porté par ORNX à Laâyoune vient de franchir une nouvelle marche, avec la sélection de KBR pour mener les études préalables au FEED, c’est-à-dire la phase d’ingénierie qui prépare une décision finale d’investissement.

L’enjeu dépasse la seule dimension industrielle. Pour le Marocain, ce type de projet touche à la souveraineté énergétique, à la place des régions du Sud dans la stratégie nationale et à la capacité du pays à convertir ses atouts solaires et éoliens en chaînes de valeur exportables. Laâyoune n’est pas ici un point sur la carte : elle devient un site de production, de transformation et de projection économique.

Le Maroc affine sa feuille de route hydrogène

Le projet s’inscrit dans l’“Offre Maroc” pour l’hydrogène vert, une initiative pilotée par les autorités marocaines pour attirer des investisseurs sur des projets intégrés dans les régions du Sud. Le 6 mars 2025, le gouvernement avait annoncé la sélection de cinq opérateurs, nationaux et internationaux, pour six projets représentant 319 milliards de dirhams d’investissements annoncés. Les projets retenus devaient être déployés dans les provinces de Laâyoune-Sakia El Hamra, Dakhla-Oued Eddahab et Guelmim-Oued Noun.

Quelques mois plus tard, en septembre 2025, Rabat a validé le passage de la phase préliminaire pour plusieurs projets, tout en autorisant des contrats préliminaires de réservation de foncier. Le gouvernement a alors confirmé que 300 000 hectares devaient être progressivement mis à disposition sur près d’un million d’hectares identifiés pour la filière. Ce point est essentiel : pour un projet énergétique de cette taille, la terre, l’eau, l’électricité et les raccordements comptent autant que la technologie elle-même.

Le Royaume avance aussi avec une narration politique assumée. Dans le discours du Trône du 29 juillet 2023, le souverain avait demandé au gouvernement de mettre en œuvre rapidement l’“Offre Maroc” pour l’hydrogène vert. Cette orientation reste le socle de la séquence actuelle. Elle inscrit les projets du Sud dans une stratégie nationale de long terme, et non dans une simple logique d’appels d’offres ponctuels.

KBR entre dans la mécanique de pré-FEED

Selon l’USTDA, l’agence américaine de commerce et de développement, elle a signé le 28 juillet 2026 un accord avec ORNX Laayoune 1 SASU pour financer une étude pré-FEED sur une unité de production d’ammoniac de grande échelle dans les provinces du Sud du Maroc. KBR doit piloter ces travaux avec GE Vernova, Electric Hydrogen et Terabase. L’étude doit examiner les options d’approvisionnement électrique, le dimensionnement des équipements et les modèles économiques du projet.

Le groupe américain KBR a ensuite indiqué avoir été retenu pour conduire ce travail préliminaire. Le projet vise une capacité d’environ 560 000 tonnes d’ammoniac par an et s’appuie sur 900 MW d’électrolyseurs, selon les éléments publiés autour du dossier. L’ammoniac vert est un vecteur stratégique : il peut servir d’engrais, mais aussi de support énergétique pour des chaînes industrielles qui cherchent à réduire leur empreinte carbone.

La procédure n’a rien d’anecdotique. Le pré-FEED sert à réduire les inconnues avant la conception détaillée, le FEED. Il permet de tester les choix techniques, d’évaluer les coûts, de mesurer les risques et de rapprocher le projet d’une décision finale d’investissement. En clair, c’est la phase qui distingue un projet réellement structuré d’une annonce encore fragile.

Ce que cela change pour Laâyoune, les régions du Sud et l’économie marocaine

Pour Laâyoune, l’enjeu n’est pas seulement la production d’une molécule industrielle. C’est aussi la création d’un écosystème : ingénierie, logistique, maintenance, raccordement électrique, besoins en eau dessalée, emplois directs et indirects. Les retombées locales dépendront toutefois de la capacité du projet à intégrer des fournisseurs marocains, à former des compétences locales et à structurer des activités au-delà du chantier.

Pour l’État marocain, ce type de dossier sert plusieurs objectifs à la fois. Il consolide la stratégie de transition énergétique, renforce l’attractivité des régions du Sud et alimente la position du Maroc comme corridor entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique, une lecture régulièrement mise en avant par les autorités marocaines. Le pays cherche aussi à mieux capter la demande mondiale en molécules vertes, dans un marché encore jeune mais déjà concurrentiel.

Le contexte régional ajoute une autre dimension. En Afrique du Nord, plusieurs pays veulent devenir des plateformes de production d’hydrogène et d’ammoniac verts. Le Maroc prend ici une avance procédurale intéressante : offre nationale structurée, arbitrage sur le foncier, sélection d’investisseurs et montée en puissance de projets dans les provinces du Sud. Cette séquence compte, car dans les industries lourdes de transition, le premier avantage est souvent celui qui maîtrise le mieux la préparation, pas seulement l’annonce.

Un test de crédibilité pour toute la filière

La suite dira si le projet d’ORNX bascule vers le FEED, puis vers une décision finale d’investissement. C’est à ce moment-là que les équilibres se préciseront : coût réel du kilowattheure, disponibilité des infrastructures, calendrier de mise en service et modèle d’exportation ou d’usage local. La réussite du projet dépendra moins du volume des annonces que de la solidité de cette chaîne de décisions.

À l’échelle du continent, ce dossier intéresse bien au-delà du Maroc. Il montre comment un État africain peut attirer des partenaires américains, européens et technologiques autour d’un projet industriel situé dans ses propres régions, avec une feuille de route publique, des arbitrages fonciers et des objectifs de transformation locale. C’est une séquence à suivre de près, car elle pourrait servir de référence à d’autres pays africains qui cherchent à convertir leurs ressources renouvelables en valeur ajoutée industrielle.