À Kossandji, la terre reste plus qu’un terrain
Dans plusieurs villages ivoiriens, un champ n’est jamais seulement un champ. Il concentre des droits coutumiers, des loyers agricoles, des héritages familiaux et, parfois, des tensions qui débordent en violence. À Kossandji, dans la région de La Mé, ce mélange a pris une tournure meurtrière au début du mois d’août 2026, à une soixantaine de kilomètres d’Abidjan.
Le cas rappelle une réalité connue en Côte d’Ivoire : la pression foncière ne concerne pas seulement les grands lotissements urbains. Elle traverse aussi les localités rurales et périurbaines, où l’accès à la terre reste un enjeu de subsistance, de statut et de sécurité sociale. Le gouvernement a d’ailleurs lancé en 2024 l’Attestation de droit d’usage coutumier, l’ADU, pour moderniser et sécuriser les actes fonciers urbains. Sur le terrain, pourtant, la régulation continue de se heurter aux usages locaux, aux litiges anciens et à la défiance entre communautés.
Ce qui s’est passé à Kossandji
Les faits rapportés par les témoins remontent au mardi 4 août 2026. Selon ces récits, un différend autour de l’exploitation d’une parcelle partagée entre plusieurs communautés a dégénéré. Des hommes armés ont ensuite attaqué le village dans la nuit. Le bilan, encore fragile à ce stade, fait état d’au moins sept morts, de plusieurs blessés, d’une personne portée disparue et de dégâts matériels importants. Ces éléments ont été repris par la presse locale et par des sources ivoiriennes, sans qu’un décompte officiel plus large n’ait, à ce stade, été rendu public.
Mercredi 12 août 2026, le parquet d’Abobo a annoncé l’inculpation et le placement sous mandat de dépôt de 18 suspects. Ils sont poursuivis notamment pour meurtres, troubles à l’ordre public, détention illégale d’armes et association de malfaiteurs. Là encore, la procédure judiciaire place les faits dans le cadre d’une enquête en cours, ce qui impose de distinguer les éléments établis des responsabilités individuelles qui devront encore être jugées.
Le commandant supérieur de la gendarmerie nationale, le général Alexandre Apalo Touré, s’est rendu dans la localité pour appeler au calme. Il a insisté sur la nécessité de permettre aux habitants de retourner au champ sans crainte et de prévenir une nouvelle flambée de violence. Cette démarche montre que les autorités entendent traiter le dossier à la fois sur le plan sécuritaire et sur le plan social, dans un contexte où la circulation des armes légères et les conflits d’usage de la terre restent des facteurs de fragilisation communautaire.
Pourquoi ces violences disent quelque chose de plus large
Le cas de Kossandji dépasse la seule commune ou le seul département. En Côte d’Ivoire, les contentieux fonciers sont souvent liés à la coexistence de plusieurs régimes de légitimité : droit coutumier, documents administratifs, usages hérités et titres modernes. La réforme de l’ADU, présentée par les autorités comme un outil de sécurisation et de fin des doublons, montre que l’État veut reprendre la main sur la chaîne foncière. Mais cette reprise de contrôle ne suffit pas, à elle seule, à désamorcer les conflits là où les communautés se disputent l’accès à la terre, aux plantations ou aux parcelles encore peu formalisées.
Dans la région de La Mé, comme dans d’autres zones de l’Est et du Sud forestier, la terre reste un capital productif central. Elle nourrit les ménages, finance les alliances locales et structure l’économie informelle. Quand un litige éclate, la première victime n’est pas seulement le droit. C’est aussi la circulation quotidienne : aller au champ, vendre la récolte, envoyer les enfants à l’école, ou simplement traverser un village sans peur. À Kossandji, les témoins disent déjà que les familles hésitent à reprendre le chemin des cultures. Cette peur a un coût direct sur les revenus des ménages ruraux.
Le dossier éclaire aussi un autre point : la justice intervient souvent après l’explosion du conflit, mais avant que les causes profondes ne soient réglées. L’inculpation de 18 personnes peut contenir l’urgence. Elle ne remplace pas la médiation foncière, la clarification des droits et la prévention locale. C’est là que se joue une partie importante de la stabilité ivoirienne, bien au-delà d’un simple fait divers.
Un signal pour l’ouest africain
La Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé en Afrique de l’Ouest. Les conflits fonciers y croisent souvent migration interne, agriculture de rente, urbanisation rapide et faiblesse de certains mécanismes de résolution coutumière. La CEDEAO, qui encadre la coopération régionale, n’a pas vocation à trancher un litige de village. En revanche, la stabilité des espaces ruraux reste un enjeu régional, car elle conditionne la sécurité alimentaire, les mobilités et la cohésion sociale dans une zone où les tensions locales peuvent se diffuser rapidement.
Pour les autorités ivoiriennes, l’enjeu est désormais double. Il faut empêcher de nouveaux affrontements à Kossandji. Il faut aussi montrer que la réforme foncière peut produire autre chose que des textes. Le pays a engagé des outils de modernisation administrative, avec l’ADU et la sécurisation de la chaîne foncière. Mais sur le terrain, la crédibilité de cette politique se mesurera à sa capacité à réduire les zones grises, à apaiser les communautés et à rendre la terre moins vulnérable aux rapports de force. C’est ce point que les localités rurales suivront de près, bien plus qu’un communiqué de plus.