À Antananarivo, une majorité se recompose loin des slogans

En politique malgache, les blocs changent vite, mais les rapports de force laissent toujours des traces. À Antananarivo, le vrai sujet n’est pas seulement de savoir qui soutient le pouvoir. Il s’agit de comprendre comment une Assemblée nationale, déjà remodelée par les secousses de 2025, devient l’un des lieux où se négocie la stabilité du pays. Depuis la chute du président Andry Rajoelina et la prise de pouvoir par le colonel Michaël Randrianirina en octobre 2025, Madagascar vit sous une transition annoncée pour durer 24 mois.

Dans ce contexte, un ralliement de députés au camp du pouvoir n’a rien d’anecdotique. Il dit quelque chose de plus profond : la recherche d’un nouvel ancrage institutionnel, alors que la légitimité électorale de 2024 a été balayée par la crise politique de l’année suivante et que les équilibres parlementaires restent fragiles. L’Assemblée nationale, qui compte 163 sièges, reste au cœur de cette recomposition.

De l’IRMAR à la refondation : un Parlement sous tension

Avant la rupture de 2025, la majorité parlementaire se structuraît déjà autour de l’IRMAR, la coalition de soutien à Andry Rajoelina. Après les législatives de mai 2024, cette plateforme a obtenu 84 sièges selon les résultats officiels proclamés par la Haute Cour constitutionnelle, ce qui lui a donné une majorité absolue à l’Assemblée nationale. L’Union interparlementaire a confirmé ce résultat et rappelé que le scrutin s’était déroulé dans un climat de tensions politiques.

Depuis la prise de pouvoir militaire d’octobre 2025, le cadre a changé. L’Union africaine a décrit un “changement du pouvoir” et appelé au retour à l’ordre constitutionnel. La SADC a, elle aussi, suivi la situation de près et envoyé une mission technique pour constater les faits et encourager un dialogue inclusif. Madagascar reste donc sous observation régionale, dans un environnement où chaque alliance parlementaire est lue à la lumière du calendrier de transition.

C’est dans cet espace politique mouvant qu’intervient le ralliement de 80 députés au pouvoir en place. Le chiffre recoupe le socle historique de la majorité issue de 2024, mais il prend un sens nouveau : il ne s’agit plus seulement d’une discipline de camp, mais d’un repositionnement vis-à-vis d’un régime de transition qui veut consolider ses appuis civils. Les informations publiées ces derniers mois montrent d’ailleurs que plusieurs députés issus de l’ancien entourage présidentiel, y compris de l’IRMAR, ont déjà changé de posture politique ou choisi de ne pas s’opposer frontalement au pouvoir.

Ce que ce ralliement change, concrètement

Sur le papier, le soutien de 80 députés donne de l’air au pouvoir de transition. Dans la pratique, il peut surtout faciliter trois choses : l’adoption des textes, le contrôle de l’agenda parlementaire et la normalisation du discours institutionnel autour de la refondation. L’Assemblée nationale de Madagascar a déjà adopté en 2026 plusieurs textes touchant à des secteurs sensibles comme le pétrole, le foncier, la lutte contre le blanchiment ou l’accès à l’eau potable. Un appui parlementaire large réduit donc le risque de blocage à Tsimbazaza, le palais de l’Assemblée.

Pour le pouvoir exécutif, cet appui vaut aussi comme signal politique. Le régime de refondation cherche à montrer qu’il ne gouverne pas seulement avec l’armée, mais avec des relais civils capables de faire voter des lois et d’habiller la transition d’une forme de pluralisme. Pour les députés ralliés, l’intérêt est plus tangible encore : conserver une place dans le jeu, préserver des réseaux locaux, peser sur la distribution des responsabilités et rester visibles dans un contexte où les électeurs demandent des résultats concrets. Cette logique est ancienne à Madagascar, où les coalitions se recomposent souvent autour de l’accès à l’État plus que autour de programmes idéologiques stables.

Mais ce mouvement comporte un revers. À force d’aligner les élus sur le pouvoir du moment, le Parlement risque d’apparaître comme un espace de ralliement plus que comme un contre-pouvoir. Or la transition malgache se déroule déjà sous le regard de l’Union africaine, de la SADC et des Nations unies, qui insistent sur un retour progressif à un ordre institutionnel consensuel. Si le soutien parlementaire sert uniquement à verrouiller le système, il peut fragiliser la crédibilité du processus plutôt que la renforcer.

Une portée qui dépasse Madagascar

Le cas malgache intéresse toute l’Afrique australe et, au-delà, l’Union africaine. D’abord parce qu’il montre qu’une transition militaire ne se joue pas seulement dans les casernes ou les palais présidentiels. Elle se joue aussi dans les assemblées, les groupes parlementaires et les alliances locales. Ensuite parce que Madagascar se trouve à un moment charnière : le pays a présidé la SADC en 2025, puis s’est retiré de cette fonction après le changement de pouvoir. La séquence dit bien l’enchevêtrement entre prestige régional, crise interne et recherche de sortie institutionnelle.

Il faudra donc surveiller la suite de près : la feuille de route de la transition, le rythme des réformes constitutionnelles, la place réelle laissée à l’opposition et la capacité du Parlement à parler au nom des Malgaches, pas seulement au nom du pouvoir. À Antananarivo, la question n’est pas uniquement de savoir qui gouverne aujourd’hui. Elle est de savoir si les institutions malgaches peuvent encore produire un compromis durable, dans un pays où les ruptures politiques restent souvent plus rapides que les réformes.