Un rapatriement qui rouvre des mémoires partagées
À Pretoria, le retour des restes de combattants anti-apartheid n’est pas seulement une affaire de sépultures. C’est aussi une manière de refermer, avec retard, une géographie de l’exil qui reliait l’Afrique australe à la lutte contre le régime racial sud-africain. Dans cette histoire, l’Angola occupe une place à part. Luanda a longtemps été à la fois arrière-base, refuge, terrain de formation et espace de tensions pour l’ANC et sa branche armée, le MK.
Le gouvernement sud-africain a confirmé qu’un projet de rapatriement des restes de ressortissants morts en exil se poursuivait. Après la cérémonie de 2024 consacrée à 49 combattants revenus du Zimbabwe et de Zambie, une mission technique devait ensuite se rendre en Angola, au Lesotho, en Zambie et au Zimbabwe pour cartographier des cimetières et vérifier des registres. Pretoria présente cette opération comme un devoir de mémoire et de dignité.
Luanda, la guerre civile angolaise et la ligne de front de l’Afrique australe
Pour comprendre la place de l’Angola, il faut revenir à 1975, année de l’indépendance du pays, puis à la guerre civile qui a opposé le MPLA et l’UNITA pendant de longues années. Dans le contexte de la guerre froide, le MPLA a reçu l’appui de Cuba et de l’URSS, tandis que l’UNITA a été soutenue par les États-Unis et l’Afrique du Sud de l’apartheid. L’Angola appartenait alors au groupe des “pays de la ligne de front”, ces États d’Afrique australe qui contestaient l’ordre régional dominé par Pretoria.
C’est dans ce cadre que des militants sud-africains ont été accueillis en Angola après les émeutes de Soweto de 1976 et la répression qui a suivi. Beaucoup de jeunes fuyaient alors l’Afrique du Sud et rejoignaient l’exil politique ou militaire. Le choix angolais n’était pas anodin. Le pays offrait une profondeur stratégique, mais il exposait aussi les réfugiés et les combattants à une guerre bien réelle. L’ANC y a installé plusieurs camps dès la seconde moitié des années 1970, dont un camp de transit près de Luanda, Nova Katengue, Benguela, Gabela, Pango et plus tard Quibaxe, Funda et Camp 32.
Le SADC rappelle d’ailleurs que l’Angola est un membre fondateur de cette organisation régionale née en 1980 pour réduire la dépendance à l’égard de l’Afrique du Sud de l’apartheid, avant sa transformation en communauté de développement en 1992. Cette mémoire régionale explique pourquoi le dossier des exilés sud-africains résonne encore dans toute l’Afrique australe.
Des camps de formation, mais aussi des lieux de discipline dure
Les camps angolais de l’ANC ne servaient pas uniquement à instruire des recrues. Ils devaient aussi politiser, encadrer et préparer des combattants destinés à revenir un jour en Afrique du Sud. Nova Katengue a même été surnommé “University of the South”, tant l’enseignement politique et idéologique y occupait une place importante. Mais l’envers de cette organisation est moins glorieux. Dès les années 1980, des mutineries, des plaintes et des rébellions ont éclaté contre la direction de l’ANC en exil. La commission interne de l’ANC comme la Commission vérité et réconciliation sud-africaine ont documenté des abus, des détentions et la fermeture progressive des camps en Angola à la fin des années 1980.
Ces tensions disent quelque chose de l’exil armé. Une partie des jeunes arrivés en Angola voulait combattre l’apartheid, pas être éloignée du front sud-africain pour être engagée dans des batailles angolaises. D’autres ont été envoyés en reconnaissance ou pris dans les combats entre le MPLA et l’UNITA, un affrontement qui faisait de l’Angola un théâtre où les lignes idéologiques et militaires se superposaient. C’est là que se joue une lecture plus fine de cette histoire : l’ANC a trouvé en Angola un refuge politique, mais ce refuge était traversé par les contraintes de la guerre locale et par une discipline interne parfois brutale.
Les archives sud-africaines indiquent que des camps en Angola ont été fermés en 1989, après les accords de New York et le retrait progressif des forces étrangères. Le point de bascule régional a été la bataille de Cuito Cuanavale en 1987-1988, souvent présentée à Luanda comme un tournant majeur de la guerre angolaise et, plus largement, de l’équilibre stratégique en Afrique australe. Pretoria rappelle que les accords qui ont suivi ont contribué au retrait cubain d’Angola et à l’indépendance de la Namibie, avant la fin de l’apartheid en Afrique du Sud.
Pourquoi cette mémoire compte encore pour l’Afrique australe
Le rapatriement des corps ne relève pas seulement du geste symbolique. Il oblige aussi les États à rouvrir leurs archives, à retrouver des tombes parfois anonymes et à reconnaître la complexité des solidarités d’hier. Pour l’Afrique du Sud, cela signifie honorer des militants longtemps restés dans l’ombre de l’histoire officielle. Pour l’Angola, cela rappelle qu’un pays sorti de la colonisation en 1975 a payé le prix fort d’une guerre civile prolongée, tout en hébergeant des mouvements de libération voisins.
Sur le plan politique, cette mémoire touche aussi la relation entre les générations. Les anciens combattants parlent d’exil, de camps et de sacrifice. Les plus jeunes, eux, découvrent une histoire où la libération sud-africaine ne s’est pas jouée seulement à Johannesburg ou au Cap, mais aussi à Luanda, Cuito Cuanavale, en Zambie et au Zimbabwe. À l’échelle continentale, le dossier rappelle enfin que les luttes de libération africaines se sont souvent construites par circulation, accueil, entraide et parfois conflits entre alliés. Dans l’Afrique australe d’aujourd’hui, cette mémoire demeure un enjeu diplomatique, historique et moral pour les États de la SADC.