Une campagne sous tension, bien au-delà des urnes
À Rabat, la campagne qui s’ouvre le 10 septembre 2026 ne se jouera pas seulement sur les affiches et les meetings. Elle se jouera aussi dans les mémoires des jeunes Marocains, marquées par les manifestations de la fin septembre 2025, la réponse judiciaire qui a suivi, et une question simple : la croissance du Maroc finit-elle par atteindre ceux qui en restent à distance ? Les législatives de la Chambre des représentants sont fixées au mercredi 23 septembre 2026, soit un rendez-vous politique placé sous forte attente sociale.
Le Maroc aborde ce scrutin avec un double visage. D’un côté, les indicateurs macroéconomiques s’améliorent. De l’autre, le marché du travail reste fragile, surtout pour les jeunes et les femmes. C’est dans cet écart que s’inscrit la colère portée, l’an dernier, par le collectif GenZ 212, né sur Discord et relayé par TikTok, Instagram et d’autres réseaux.
Du mouvement GenZ 212 au calendrier électoral de 2026
Le mouvement GenZ 212 a émergé fin septembre 2025. Il a rapidement réuni des milliers de jeunes dans plusieurs villes, de Rabat à Agadir, avec des revendications centrées sur l’éducation, la santé, l’emploi et la lutte contre la corruption. Les appels à manifester ont aussi pris pour cible le gouvernement d’Aziz Akhannouch, alors chef de l’exécutif et figure politique déjà controversée.
Les rassemblements ont ensuite connu une montée de tensions, puis un reflux. Les autorités ont fait état de heurts et d’arrestations, tandis que plusieurs médias internationaux et marocains ont décrit une vague de poursuites judiciaires touchant des centaines de personnes. Le mouvement, lui, a insisté sur son caractère pacifique. Cette séquence a laissé une trace durable : les causes sociales ont été largement débattues, mais elles n’ont pas disparu avec la fin de la rue.
Dans le même temps, l’État a affiché une réponse institutionnelle et budgétaire. Les documents officiels et les annonces gouvernementales ont fixé la date du scrutin législatif, ouvert la révision des listes électorales et organisé le suivi de la période électorale. Le cadre est donc posé : le pays entre dans une séquence politique très encadrée, avec des institutions mobilisées et des partis déjà tournés vers l’après-23 septembre.
Aziz Akhannouch, une cible politique lisible
Aziz Akhannouch occupe une place particulière dans ce décor. Le 11 janvier 2026, il a annoncé qu’il ne briguerait pas un troisième mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants, avant que Mohamed Chouki ne lui succède le 7 février 2026 lors d’un congrès extraordinaire à El Jadida. Cette transition interne n’a pas mis fin au débat sur son bilan, mais elle a changé la configuration du parti au moment d’entrer en campagne.
Son profil alimente, depuis des années, une critique récurrente : celui d’un chef de gouvernement issu du monde des affaires, à la tête d’un groupe familial présent dans les hydrocarbures, le gaz et la chimie. Cela ne constitue pas en soi une faute, mais cela nourrit un soupçon de confusion entre fortune privée et décision publique. Dans un climat où la transparence institutionnelle reste un sujet sensible, cette perception pèse autant que les faits démontrés.
Le Maroc reste d’ailleurs à distance des standards les plus élevés en matière de perception de la corruption. Transparency International attribue au pays un score de 39 sur 100 pour 2025, avec un classement au 91e rang sur 182. Le chiffre progresse légèrement, mais il confirme une installation durable dans une zone de vigilance.
Une économie qui avance, mais un travail qui manque
Le paradoxe marocain est là. La Banque mondiale estime que l’économie du royaume a enregistré en 2025 sa croissance la plus forte depuis plus de dix ans, avec 4,9 %, portée par l’investissement public et le redémarrage agricole. Elle anticipe encore une dynamique soutenue en 2026. Mais cet affichage macroéconomique ne suffit pas à absorber la demande d’emplois, surtout dans les villes.
Les chiffres du Haut-Commissariat au Plan sont plus parlants pour la rue que pour les tableaux macroéconomiques. Au premier trimestre 2026, le chômage strict s’établit à 10,8 % au niveau national, à 13,5 % en milieu urbain, et grimpe à 29,2 % chez les 15-24 ans. Le taux composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre atteint 22,5 % au niveau national et 45,3 % chez les jeunes. Autrement dit, une large part de la jeunesse active reste en dehors d’un emploi stable ou d’un temps de travail suffisant.
Cette réalité explique mieux que n’importe quel slogan la force des mobilisations. Les jeunes Marocains ne contestent pas seulement des choix budgétaires. Ils contestent l’idée que la modernisation annoncée se traduise, pour eux, en mobilité sociale. Les infrastructures progressent, les grands projets s’affichent, et pourtant la promesse d’insertion reste incomplète, notamment dans les quartiers urbains et dans plusieurs régions de départ.
Ceuta, les réseaux sociaux et la fracture du quotidien
L’épisode de la frontière de Ceuta, à l’été 2025, a illustré cette tension. Des milliers de personnes ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole depuis la zone de Fnideq, dans un contexte de rumeurs massives diffusées en ligne. Les bilans humains divergent selon les sources, ce qui invite à la prudence. Mais l’événement a montré combien les réseaux sociaux peuvent cristalliser, en quelques heures, un malaise social déjà ancien.
Le Maroc se trouve ainsi face à un défi politique plus large que la seule échéance du 23 septembre 2026. Le royaume mise sur la stabilité, l’investissement et les grands événements, dans un environnement régional où il cherche à consolider son image de pays d’influence en Afrique du Nord. Mais la stabilité électorale ne suffit pas si la jeunesse ne voit pas d’effet concret sur l’école, l’hôpital, le pouvoir d’achat et l’accès au premier emploi.
Le prochain test sera double. Il sera d’abord politique, avec la capacité des partis à transformer la campagne en débat de fond sur les services publics et l’emploi. Il sera aussi institutionnel, car le scrutin du 23 septembre 2026 dira si l’exécutif sortant laisse derrière lui une économie plus robuste, mais toujours socialement inégalement répartie. Pour le Maroc comme pour le reste du continent, l’enjeu est clair : la croissance ne pèse politiquement que lorsqu’elle devient visible dans la vie quotidienne.