À Gabès, la parole publique ne suffit plus

Dans le sud tunisien, les habitants de Gabès n’attendent plus des déclarations. Ils veulent des gestes visibles, mesurables, et rapides. Depuis des mois, la ville vit au rythme des odeurs, des alertes sanitaires et des promesses de réhabilitation autour du Groupe chimique tunisien, installé au bord du littoral depuis les années 1970.

La visite inopinée du président Kaïs Saïed a donc ravivé un espoir prudent, mais aussi une méfiance profonde. Pour les collectifs locaux, un déplacement présidentiel n’a de sens que s’il débouche sur des décisions concrètes, car la pollution industrielle n’est pas un épisode isolé : elle structure le quotidien, la santé et l’économie locale.

Un dossier tunisien, mais aussi maghrébin et méditerranéen

Gabès se situe dans une région où la question environnementale croise l’industrie, l’emploi et la souveraineté économique. La Tunisie reste un pays industriel de taille modeste, mais son complexe chimique de Gabès joue un rôle important dans la transformation du phosphate, une filière stratégique pour les exportations et l’équilibre des comptes publics. C’est précisément ce poids économique qui explique la lenteur des arbitrages.

Le sujet dépasse toutefois le cadre national. En Méditerranée sud, les pollutions côtières se cumulent avec le stress hydrique, la pression urbaine et la fragilité des écosystèmes. Pour la Tunisie, cette affaire touche aussi à son image de pays capable de concilier industrie, santé publique et transition écologique, un débat régulièrement observé depuis les rives africaines et européennes.

Ce que la visite présidentielle a dit, et ce qu’elle n’a pas réglé

Selon les éléments rendus publics par la presse tunisienne, Kaïs Saïed a insisté sur la nécessité de prendre des mesures contre la pollution et a évoqué la mise à l’arrêt de certaines unités jugées les plus polluantes, avec une reprise limitée aux installations réhabilitées. Ce discours s’inscrit dans une ligne déjà visible depuis janvier 2026, quand le chef de l’État avait reçu le rapport final d’une équipe de travail chargée de proposer des solutions urgentes pour Gabès.

Mais, sur le terrain, les habitants disent ne plus vouloir de formulations générales. Leur critique est simple : les annonces se succèdent, tandis que les nuisances persistent. En juin 2026, le collectif Stop Pollution a encore appelé à des mobilisations massives contre une crise écologique qu’il décrit comme ancienne, durable et incompatible avec le droit à une vie digne.

Cette prudence n’est pas nouvelle. En février 2026, le tribunal de première instance de Gabès a rejeté en référé la demande de suspension immédiate des unités polluantes du Groupe chimique tunisien, estimant qu’il n’y avait pas assez de preuves du préjudice invoqué. Africanews et TAP ont rapporté la même décision. Pour les militants, ce revers judiciaire a renforcé l’idée que la bataille se joue autant dans les prétoires que dans l’espace public.

Une économie sous tension, des habitants à bout de souffle

Le cœur du conflit est là : la production chimique reste présentée comme un levier économique, alors que la population voisine en paie les coûts sanitaires et environnementaux. En 2025, la montée des intoxications et des hospitalisations a fait basculer la colère locale dans une forme de crise politique. Des médias internationaux ont alors souligné que les rejets de gaz et de déchets industriels alimentaient une contestation durable dans la ville.

Le gouvernement a pourtant lancé des travaux de réhabilitation. L’Agence de développement africaine a approuvé en janvier 2026 un financement de 110 millions de dollars pour moderniser les unités du Groupe chimique tunisien à Gabès, Skhira et M’Dhilla, avec l’objectif affiché de réduire la pollution atmosphérique et d’améliorer la performance énergétique et opérationnelle. Sur le papier, le cap est clair. Dans la pratique, les habitants demandent des calendriers, des indicateurs et des résultats.

Le problème est aussi social. À Gabès, les familles vivent au voisinage direct des installations. Les écoles, les quartiers résidentiels, les activités de pêche et les cultures oasiennes subissent les effets d’un environnement dégradé. Le littoral souffre, et avec lui une partie de l’économie informelle qui dépend de la mer, du petit commerce et des services de proximité.

Ce que Gabès dit de la Tunisie d’aujourd’hui

Gabès est devenu un test politique. La présidence veut montrer qu’elle écoute le terrain et qu’elle peut imposer des décisions rapides. Les collectifs citoyens, eux, veulent une réponse structurelle. Entre les deux, il y a une administration lente, un tissu industriel ancien, et des arbitrages difficiles entre emploi, exportations et droit à la santé.

Ce dossier résonne au-delà de la Tunisie parce qu’il pose une question devenue centrale en Afrique du Nord comme ailleurs sur le continent : comment moderniser un outil industriel sans transférer le coût de cette modernisation sur une seule ville ? La réponse attendue à Gabès dira beaucoup de la capacité tunisienne à faire entrer la transition écologique dans une politique publique concrète, et pas seulement dans le registre des promesses.